[Du côté des lecteurs] – « A la recherche des pas perdus »

Par Danièle Geerbrant, blogeuse proustienne

C’est un écrivain original, fantasque, étonnant, spontané et généreux, amazing disent en un mot les Anglais, que j’ai rencontré il y a dix jours, il présentait son roman qui lui ressemble, un livre hors du commun.
C’est l’histoire d’un spectateur, de quelqu’un qui a assisté aux répétitions et aux premières séances d’un spectacle de danse créé dans un théâtre d’Anvers.
Anvers est aussi une ville surprenante, entre traditions et avant-garde.

Ce spectacle était Myth de Sidi Cherkaoui, dansé et créé en 2006,
et l’écrivain, Joël Kerouanton, dix ans plus tard, publie son regard intime de cette oeuvre.
Il lui a fallu dix ans pour tout noter, recueillir, trouver les mots, défricher sa pensée, et comme il dit, la force d’une danse, c’est le temps nécessaire pour en énoncer les mots.
Ce spectacle dansé dut être puissant !

Joël Kerouanton est spectateur et aime scruter l’âme du spectateur,
il a rédigé l’amusant et virtuel Dico du Spectateur.

Voici son roman :
Myth[e] roman dansé
éd. L’oeil du souffleur

De ses innombrables notes il a extrait la quintessence, un petit livre qui dit l’expérience d’un spectateur assis dans un canapé (rouge magenta) installé presque sur scène, au plus près des danseurs répétant la pièce, qui est alors un work in progress.
Au fur et à mesure des répétitions et représentations la danse, en effet, évolue, mûrit, cette oeuvre mouvante n’est pas définitive.
Il fut frappé de voir que les corps dansants pensaient, il se devait de raconter cette pensée du corps par le corps.

Je repensais moi-même en le lisant à cette question philosophique :
Ai-je un corps ou suis-je mon corps ?.

Ecrire, écrire tout ça, écrire ce spectacle en train de s’écrire lui-même sur scène.
La danse, très corporelle, charnelle, est aussi un art abstrait, intellectuel et éphémère, instantané, l’écriture n’est-elle pas le meilleur moyen de le fixer de manière sûre dans le temps, alors que le film, l’image numérique, ne sont pas certains de durer ?
Myth[e] était un spectacle vivant et mortel, qui s’arrêtait quand les danseurs quittaient la scène, il fallait une littérature des jambes pour pouvoir le retrouver.

Ce spectacle était apparemment très riche d’images, profus, peut-être confus, l’écrivain a dépecé ses notes pour livrer un récit de danse très dense, un roman dansé condensé, peut-être aurait-il pu nous laisser plus encore de ces traces ancrées dans sa mémoire, encrées dans son grimoire, traces hélas fugitives du grand livre qui s’écrivait sur scène avec les corps.

Joël Kerouanton écrit :
Certes, l’expérience chorégraphique se poursuivait, gravée dans les mémoires et les corps, avant de s’effacer avec le temps ;

Cette notion du temps qui efface la mémoire, m’a bien sûr rappelé Marcel Proust. La Recherche est l’histoire d’un écrivain qui comprend que seule l’écriture lui permettra de retrouver ce que le Temps a effacé, perdu.
J’en ai parlé avec l’auteur. En posant des mots sur tout ce qu’il a vu, ressenti, il a fait preuve d’un élan proustien. Et le fait qu’il s’intéresse autant à la position du spectateur, parfois plus qu’au spectacle lui-même, montre aussi son côté Marcel, car dans À la recherche du temps perdu, le narrateur est spectateur, du théâtre vivant de la société, et aussi du théâtre sur scène, devant son actrice fétiche, La Berma, en observant très finement les spectateurs autour de lui.

Joël Kerouanton m’a dit qu’il essaierait un jour de lire la Recherche, mais la tâche lui semble ardue. Alors, avant d’attaquer la montagne dans son intégralité, je lui conseille vivement la lecture de la version concentrée :