[du côté des lecteurs] « Transcrire la danse : une affaire de corps à corps »

PAR AGNÈS K. (LECTRICE ATYPIQUE, AVENTURIÈRE ET NEUROLOGUE)

 

 

À lecture de Myth(e), je suis frappée par le questionnement sur l’art. Et le corps. Le corps et l’art.  « Mon corps n’est pas une caméra. Il était debout, vibrant, frémissant d’émotions, c’était lui et lui seul qui recevait ce que le danseur exprimait, c’était donc aussi par mon corps que l’histoire de Myth allait être narrée. » Myth(e) c’est le corps qui danse, ses mouvements inspirés, la respiration saccadée au gré des notes, ce que la musique fait au corps et ce que ce corps habité fait à la rétine. Puis à l’hippocampe, puisqu’il s’agit là de transcrire ce qui ne peut être autre chose qu’un souvenir.

Et l’art fait ce qu’il a vocation à faire : il ouvre une nouvelle porte, une toute petite poignée à saisir pour apercevoir un nouveau champ du possible. Ce possible comme l’ombre de ce corps. L’ombre vue comme une production artistique, dans le sens où l’art est interprétation. L’ombre est une interprétation du corps par le prisme de la lumière. L’ombre est aussi une partie du corps, une zone opaque. « Ce qui fait la beauté d’une personnalité, c’est la somme de ce qui lui arrive » nous dit « le chorégraphe, qui cherchait aussi, avec cette création à affronter sa propre part d’ombre ». » Cette ombre qui interroge : « (…) sont-ce les ombres qui gouvernent nos vies ou nos vies qui dirigent nos ombres. » Ces ombres qui poussent les limites de l’art, ajoute du beau au beau, une seconde peau à ce corps, une production insaisissable.

S’esquissent là des duels, personnages/ombres, corps/mots. La dichotomie corps/mots, qui fait écho à la dichotomie corps/pensée. « Du mouvement à la mise en mots, il y aurait fatalement trahison, déperdition ». Le corps plus bavard que les mots, et surtout plus sincère, on peut dire n’importe quoi sans en penser un traitre mot alors qu’un corps qui vit, qui s’érige, est lapidaire, c’est oui ou non, tirage au sort du désir. Et Barthes s’invite dans la danse : « Je puis tout faire avec mon langage mais non avec mon corps. Ce que je cache par mon langage, mon corps le dit. Je puis à mon gré modeler mon message, non ma voix. Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé. » Mais les mots, même s’ils sont menteurs, partiaux, émotifs, ils sont là, agencés à la guise de l’auteur, son regard qui s’aiguise, et a la qualité inégalable d’être une trace de cette danse.

Si le récit repose sur le questionnement à transcrire fidèlement une danse des pensées, Joël Kérouanton répond que même si c’est illusoire, c’est dans cette brèche entre ce qu’il voit et ce qu’il écrit que résidera son art. C’est déjà ça, c’est déjà beaucoup.

Parenthèse mythique du petit Kamala (un roman dans le roman), grand par sa subversion. S’effleurent alors des pensées sur l’horizontalité et l’inaction. « Les parents ne sont pas au bout de leur surprise. […] ils ont mis au monde un enfant qui rampe et qui se tait. Donc qui ne pense pas, enfin qui pense à l’horizontale, les mots en moins. »  Penser à l’horizontale, pour que ça se passe, il faut passer par l’horizontale, par le décubitus. L’horizontalité est propice à la pensée. Nietzsche l’honore en écrivant : « La maladie me fit hommage de l’obligation de demeurer couché, de rester oisif, de prendre patience… Mais c’est là précisément ce qui s’appelle penser! » Subversif par son inaction, son improductivité. Me viennent alors des mots que j’avais lus à propos du film A la folie de Wang Bing, complément, écho, ricochet, voilà ce qu’ils disaient : « Les personnages de Wang Bing ne sont donc pas seulement des improductifs par chance ou par choix, par malédiction ou par bonheur. Ce sont des personnages pour qui la distribution du productif et de l’improductif a perdu son sens. » Notre petit Kamala porte bien ces mots, dans un autre continent, une autre « culture », il aurait été enfermé en hôpital psychiatrique, on trouvera bien des items du DSM pour nous faire croire à la fable de la bienveillance sous-jacente.