[Du côté des lecteurs] « Myth(e), une critique »

PAR MORGAN, BIBLIOTHÉCAIRE (MAIS PAS QUE)

La première fois que je vis Joël, je le trouvai franchement pénible. Qu’Aragon me pardonne mais c’est vrai quoi ! Le bonhomme était invité pour écrire là où je travaillais et j’avais la tâche qui s’annonçait on ne peut plus facile de m’occuper de ses venues cinq ou six fois dans l’année. Une sinécure ! Et puis, nous fîmes connaissance et les ennuis commencèrent.

L’homme était bavard, obsédé de mots et d’idées, curieux de la pensée profonde (ou superficielle d’ailleurs) de son interlocuteur, prêt à tout réfléchir, tout remettre en question, tatillon sur les résultats qu’il devait nous fournir, bref, passionné. Il fallait à mon tour que je réfléchisse, que je m’engage, que je prenne ma part de risques et de responsabilités dans son entreprise. Hors de question que je regarde du bout du quai l’aventure littéraire en cours, Joël m’avait embarqué. Ce ne fut pas de tout repos mais, bon dieu, quel pied ! C’est une autre histoire et, me direz-vous, quel rapport avec Myth(e), roman dansé ? J’y viens.

C’est à la fin de cette année passée au contact de Joël que ce dernier me parla du roman sur lequel il travaillait. J’ignorais qu’il y avait passé dix ans mais connaissant l’homme, j’aurais dû m’en douter. Avec humilité, qui n’est pas la moindre de ses qualités, il me proposa de le lire et de lui donner mon sentiment. Je lus donc mais non sans une certaine appréhension car, je ne sais pas pour vous, mais il se trouve que, souvent, mes écrivains préférés sont des sales types tandis que les gens de lettre dont la compagnie et la conversation me sont agréables ont la plume poussive. Mais voilà que, patatras, une fois de plus, ce vieux Joël venait contrarier mes plans.

Je retrouve dans son roman ce qui me fait aimer l’homme. Son attention à tous les détails et son refus de les hiérarchiser. Son rapport au spectacle, à l’écriture et aux arts en général qui est un mélange de culture savante et d’intuition prosaïque. Ça vole haut et ça ne s’écrase jamais pour filer une métaphore facile. Il y a toujours quelque chose dans son écriture qui nous rapproche, nous lecteur, de lui. Un détail, une référence, un sentiment incongru qui passait par là et qu’il a eu l’intelligence d’intégrer à sa recherche. Car il s’agit bien d’une recherche, une quête esthétique, celle du sens de la pièce dansée myth de Sidi Larbi Cherkaoui. Il y aurait de quoi en rebuter plus d’un pas vrai ? Un roman autofictif sur un spectacle de danse contemporaine. Télérama likes that ! Les autres n’y comprendront rien.

Joël refuse de choisir entre ces deux positions intenables et il est à la fois du côté de ces branleurs d’intello et tout autant de celui du péquin de base qui feint de ne rien piger. Joël essaie de s’y retrouver, avec la complexité de ce qu’il voit, la complexité de ses références et enfin la complexité de ce qu’il ressent et c’est son honnêteté devant le mystère qui le rend si proche de n’importe lequel de ses lecteurs, spécialistes ou amateurs.

Je crois que, comme moi, Joël aime Novarina. J’aime Novarina mais j’éprouve une gêne à sa lecture, je ne comprends pas tout, pour ne pas dire rien et j’ai l’impression de passer à côté et ça me frustre. J’aime Novarina mais il me frustre comme on aime une belle chose qu’on n’aura jamais. J’aime l’écriture de Joël comme celle de Novarina, mais en mieux, car sans retenue. Comme en lisant du Novarina, je pressens que je fais quelque chose qui m’élève mais je n’ai pas de frustration. Oh je n’ai pas la prétention de tout comprendre chez Joël mais quand Novarina m’impose sa présence, hiératique et sévère, Joël s’amuse, joue et me décomplexe en m’assurant que lui non plus ne comprend pas tout. L’écriture de Joël est un viatique dans ce monde un peu flippant du spectacle vivant. Elle décomplexe. Il semble dire que si lui est là avec ses gros sabots et son grand nez (c’est lui qui le dit), tout le monde peut bien participer. Joël nous invite sur les traces d’un spectacle, myth, qui n’existe plus, qui n’existe pas, qui n’a eu d’existence que dans son cerveau en ébullition. C’est une plongée à vous faire aimer le spectacle vivant, la danse contemporaine, la galerie de personnages qui gravitent autour et enfin et surtout à vous faire aimer l’autofiction. Il faudrait être fou pour ne pas accepter une telle invitation !