Sur le fil

De fil en aiguille, l’art est devenu mon fil rouge. Ce n’était pas prévu comme ça. Je veux dire : ça s’est fait au fil de l’eau, des lectures et des conversations. Je ne pensais pas gâcher autant de temps à m’interroger quand est-ce qu’il y a art. C’est pour dire que l’art, parfois, me donne du fil à retorde. Il m’empêche même de dormir. Avec l’art je suis souvent, trop souvent sur le fil du rasoir. C’est un fait : avec ce P… d’art, ma vie ne tient qu’à un fil. Hier encore j’en parlais à mon fils, qui me disait : « Papa, arrête tes bêtises, t’as de la chance d’avoir ce fil d’Ariane, y en a qui n’ont pas ça et qui se perdent grave ! ». Alors, quand tout cet art me prend le choux, je fais le ménage, range, lave, mets le linge à sécher (sur un fil). C’est tout bête, mais faire le ménage, ça nettoie un peu la tête, donne un fil conducteur et empêche de péter vraiment les plombs. Ceci étant, rester cloisonné chez soi n’est pas bon pour la santé mentale. J’aime sortir, marcher, célébrer la fête des muscles. Parfois je pars en filature, j’imagine la vie des gens, je me dis : celui-là, il a une vie cousue de fil blanc , ou : celle-là, elle a un fil à la patte, d’ailleurs elle semble attendre je ne sais quoi, elle passe son temps assise sur un banc, rue de la Paix à Saint-Nazaire, en tissant une grande toile bariolée. Nombre de passants s’arrêtent lui faire la conversation, mais elle ne bouge pas, elle tisse sa toile, tous les jours elle est là, sur un banc de la rue de la Paix, tous les jours elle tisse sa toile. Des passants lui tournent autour mais elle reste concentré sur sa tâche  – elle tisserait en attendant sa Juliette… des années qu’elle serait partie en voyage. Moi aussi je lui ai tissé de la conversation, pas plus tard que la semaine dernière, mais je suis un orateur maladroit, je perds souvent le fil de mon discours. Alors, le plus souvent, je m’assois à ses côtés, fais silence et regarde cette belle toile bariolée se fabriquer sous mes yeux. Au fil du temps, je me dit : c’est étrange, la toile semble perdre la nuit ce qui est tissé le jour, comme si la couturière défaisait la nuit ce qu’elle fait le jour. Pourtant, sa toile a de la tenue, c’est du bel ouvrage d’art ! Face à cette énigme, j’ai ma petite hypothèse : faire, défaire, refaire permet à cette araignée de mieux accepter la temps qui passe et la vanité de la chose entreprise.

J’aurais pu rester toute ma vie à regarder ce subterfuge, mais bon, je n’ai pas trop de temps à perdre. Hier, j’y suis retourné, sur le banc, une dernière fois. Au bout d’une heure j’ai filé à l’anglaise.


TEXTE ÉCRIT SUR PROPOSITION DU « GARAGE » À SAINT-NAZAIRE (en savoir plus)