Sortir de l’écran

À L’ATTENTION DES « CAHIERS DE LA MAISON JULIEN GRACQ »,
PUBLIÉ EN SEPTEMBRE 2016 (ET À LIVRER EN FÉVRIER 2016) 

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On pourrait dire les choses ainsi : j’ai commencé réellement à écrire sur une machine. Une machine à écrire moderne, un « psion », ordinateur de poche dont l’acronyme signifie « ça ou rien » (Potter Scientific Inc. Or Nothing). Avec ce machin dans la poche, ses deux piles AA et son écran noir et blanc rétroéclairé 5 pouces, j’ai écrit des milliers de page dans le métro, les trains, les cafés, les jardins.

Ce n’était pas prévu comme ça. Je veux dire : je n’avais pas envisagé de confier mon écriture à une machine, d’en être à ce point dépendant. Mais la quasi impossibilité de relire mon écriture manuscrite en a décidé autrement. Au fil des ans et des pages, l’écriture s’aplatissait, se métamorphosait pour devenir celle d’un médecin mais en pire. C’était la machine ou rien.

Cela étant, ce serait simpliste d’imaginer l’attrait de la machine pour raison de lisibilité. Ce serait éluder la joie du copier/collé, le jeu de l’écriture qu’ouvrent les touches ctrl C ctrl V. Qu’on se le dise : le suremploi de ces touches, c’est l’avenir de la littérature. Un suremploi qui vous amène à réemployer votre bibliothèque numériques, à en extraire des fragments[1], à les prolonger à votre façon, en leur donnant un second souffle, tout ça en restant bien au chaud chez vous, entre café, clopes et visites amicales. Vous vous dites à ce moment-là que le numérique, ce sera votre tasse de thé, d’ailleurs vous ne tardez plus à ouvrir un blog, à y archiver vos travaux, à en initier de nouveaux, vous appréciez cette liberté un peu punk de « faire », au sens de relier immédiatement l’idée au geste sans demander rien à personne.

Et puis vous ne voyez pas venir ce matin-là. Un matin où vous ne pouvez plus voir cette machine en photo, le simple toucher du clavier vous hérisse les poils, vous font évaporer vos rêves, dissiper votre vigueur animale, vous font glisser à une constipation chronique, ruiner votre santé et hâter en vous toutes les infirmités de la vieillesse. Vous écrivez pour gagner en liberté, ouvrir des horizons, courir à toute zinc dans la prairie du monde et vous voilà enfermez jour et nuit dans un écran. Sans compter ce corps assis, les deux mains sur le clavier, qui s’ankylosent. Le cul de plomb, c’est le vrai péché contre l’Esprit.

Alors vous prenez vos clics et vos clacs, et hop un petit tour à pied, en vélo. Vous allez même jusqu’à pousser le bouchon un peu loin, quitter votre domicile pour quelques semaines à la Maison Julien Gracq, un chemin de balade vous y attend de pied ferme, un endroit idyllique pour rester assis le moins possible et ne se fier à aucune idée qui ne soit venue en plein air pendant la marche et ne fasse partie de la fête des muscles.

Mais après le réconfort des chemins Gracq vous retrouvez cette P… de machine, ce n’est plus un « psion », nous ne sommes plus au XXe siècle, la coque a gagné en sensualité, le toucher de l’écran frôle l’érotisme, mais quoique vous y mettez, la machine présentera toujours la même apparence, la même couleur, la même taille, la même physionomie. Vous y écrirez les ouvrages les plus puissants de la terre, que votre machine ne bougerait pas, immuable face aux mots. Immuable aussi dans son cannibalisme : qui n’a pas, un jour, constater qu’un texte écrit la veille avait disparu un matin ? Effacé par mégarde, ou mal enregistré, vous ignorez le pourquoi du comment mais votre geste créateur a perdu vie, et vous vous demandez pourquoi toujours nourrir cela même qui vous efface.

Un matin vous y tenez plus, vous sollicitez votre imprimante, vous souhaitez cracher le morceaux, voir apparaitre physiquement votre texte, le toucher, voire même le spatialiser. Vous lancez la centaine de feuilles en l’air, vous dansez en circulant entre ces feuilles qui tombent comme des feuilles à l’automne, vous les ramassez et les posez délicatement sur la table, l’immense table d’une bibliothèque, mais ça peut être aussi un plateau de théâtre, ou une esplanade de bord de mer un jour sans vent, vous appréciez particulièrement les feuilles à terre, pour marcher dessus, circuler entre, vos mots deviennent humus, ils vous font pousser des ailes, en un coup d’oeil vous percevez tout votre livre, en un coup d’oeil vous en connaissez son rythme, ses blancs, sa densité, vous vous penchez pour en lire quelques feuillets, vous y remarquez de nombreuses coquilles impossible à repérer sur écran, parfois vous vous allongez, votre corps colle aux mots, dort sur vos mots, et vous savez, à cet instant, que l’écriture, c’est ce qui rend votre vie plus intéressante que l’écriture.

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Note :
[1] Friedrich Nietzsche, Laurence Sterne, Giovannoni, Robert Filliou ont fait l’objet de couper/coller pour la rédaction de ce texte. | Retour au texte


écrit par Joël Kérouanton _
Mise en ligne 09 février 2016

publication _  Les cahiers de la Maison Julien Gracq (septembre 2016)

© Photos  _ Joël Kérouanton