Psychasoc [Presse] : « Hors-scène »

CRITIQUE DE « HORS-SCÈNE » PAR JOSEPH ROUZEL, PUBLIÉE SUR PSYCHASOC EN 2005 (en savoir plus)
« Les arts futurs seront des bouleversements de situation, ou rien ».
Tel est le maître-mot de 1952 du situationniste Guy Debord, à couvert duquel s’avance cet ouvrage.

Joël Kerouanton est éducateur spécialisé. Il a fait aussi un parcours à l’Université en Sciences des l’éducation. Après avoir travaillé avec des adolescents en rupture de famille, il navigue aujourd’hui dans un CAT artistique et culturel en région parisienne.

L’ouvrage met en scène une troupe de saltimbanques un peu particuliers puisqu’il s’agit de travailleurs handicapés et des professionnels qui les accompagnent. La culture ce n’est pas que moins on en a et plus on l’étale comme le dit un méchant proverbe, c’est tout ce qu’a inventé l’être humain pour se supporter dans son rapport au monde et aux autres. Travail de sublimation de la pulsion, insiste Freud. Joël Kerouanton nous présente une belle aventure.

Ça a commencé comme ça. Un jour une infirmière en psychiatrie qui anime un atelier théâtre au sein de l’HP titille le psychiatre-chef pour qu’il ouvre le théâtre à l’extérieur. Et tout le monde va prendre l’air. Les fous-comédiens, les infirmiers, et le théâtre sont de sortie. Ça donne des idées : on crée un CAT artistique qu’on installe sur une péniche. Les tutelles soutiennent l’entreprise, et même le premier Ministre de l’époque y met du sien. Manque de pot l’opposition remporte les élections. Changement de programme, chaque élu a ses nouveaux projets. De la péniche on passe à la galère. Suivent dix déménagements sur six ans.

Après des années d’errance la troupe, sorte de nef des fous, s’installe dans un château. On y bricole un atelier technique (son, lumières, décors) et une annexe : un atelier de restauration. Il y a soixante-cinq accueillies lancés dans un travail invisible : un an de travail pour une heure de spectacle. L’éducateur qu’est Joël Kerouanton tient son « journal d’itinérance » pour raconter par le menu détail cette aventure au quotidien. Petit à petit ce journal qui est aussi itinérant, qui circule, devient le dazibao du groupe : « ça il faut que tu le marques. Il faudrait pas l’oublier ». Et l’aventure va bon train.

Mais l’auteur ne perd pas de vue sa fonction éducative : il s’agit de concilier, voire de réconcilier la mission du CAT (protection de la personne et aide à l’insertion socioprofessionnelle) et les exigences du théâtre. L’auteur va nous entraîner à la suite de ce théâtre ambulant digne de Molière et l’on se prend à partager ces moments de pure création collective, où le savoir-faire de l’éducateur est véritablement au service de la personne en souffrance. Il nous mène ainsi de la Bretagne à Partis en passant par les arts de la rue. La rue, le théâtre de rue, c’est bien, tous les chemins mènent aux Roms, autres itinérants. Ces déplacements successifs dans l’espace, dans la pensée, dans les projets donnent toute la nervure de ce que Fernand Deligny, cet autre « éducateur de l’extrême », un des maîtres à danser invoqués par l’auteur, nomme un bâti : « Ce que j’appelle un bâti, ça vient de l’histoire des uns et des autres, de leurs projets, de leur vigueur, de leur entrain, de leurs modes d’entente, du lieu et des environs ».

Dans cette aventure il y a beaucoup de lieux et beaucoup d’environs et beaucoup de personnages sous couverts desquels des sujets désignés comme « malades mentaux » se réalisent, faisant taire pour un temps les étiquettes dont la nosographie psychiatrique les affuble : schizophrènes, paranoïaques, mélancoliques, maniaco-dépressifs quand on y rajoute pas le superlatif « grand ». Sur la scène pas de fous, pas de psychotiques, pas de travailleurs dits « handicapés », mais des comédiens, c’est comme cela qu’on les nomme, et c’est sous ce signifiant, qui les protège de la haine des normosés qu’ils évoluent, à bas bruit, là sur le plateau, dans la lumière des projos…

Outre un récit d’éducateur captivant, cet ouvrage révèle un authentique travail d’écriture de scribe actif. L’auteur citant d’emblée Marie Darrieussecq, nous en fournit l’argument : « Dire le non-dit : l’écriture est ce projet ». Le livre se fait alors carnet de bord, cahier de jour, livre de contes. L’écriture bourlingue au fil des aventures théâtrales, des rencontres, des trouvailles. Le CAT est en marche. Son capitaine l’emmène sur la route des Indes Occidentales : chacun sait que cette route, voulue par cet autre navigateur Colomb, n’existe pas, mais ça n’empêche pas d’y croire. C’est même ainsi qu’on découvre un nouveau monde. Un monde ou chacun quelle que soit sa difficulté de vivre aurait sa place. Ce n’est pas un rêve : Joël Kerouanton, ses collègues et les prétendus « usagés », l’ont fait.

Voir dans la même collection, Jean Houssaye, Deligny, éducateur de l’extrême , érès, 1998.

Joseph ROUZEL, Directeur de PSYCHASOC