La garçon rampant

Ça s’est passé le jour de Printemps. Un jour où les bourgeons éclosent. Où la vie reprend son cours après les tempêtes hivernales. Où les oiseaux chantent. Où mon voisin Kamala refusa subitement de marcher.

Son père, sa mère, les autres voisins, la blouse blanche ne pouvaient croire à un acte volontaire. Dès qu’ils se rencontraient dans la rue ou au marché, chacun se questionnait : existe-t-il une explication physiologique aux errements du petit ange ? une articulation défaillante ? un muscle sous-développé ? une épine invisible dans le pied ? Face à cette énigme vivante, à ce Peter Pan d’aujourd’hui, je ne pouvais qu’y prêter du sens. En bon voisin.

 

Dès qu’il cherche à marcher, l’enfant s’expose à la chute. Va-t-il tomber ? rebondir ? rester au sol ?

Yeux verts, teint mat, cheveux bruns, Kamala a choisi l’option sol. Il ne marche pas. À trois, quatre ou neuf ans – aucun âge précis n’est donné dans cette histoire – les parents, suivis des amis, suivis des voisins, suivis des blouses blanches, disent : Il a du retard.

Du matin au soir et du soir au matin, Kamala repose à l’horizontal sur le carrelage, se met en branle de temps à autre, obnubilé par l’éclat mat de la matière, sa froideur, son étrangeté aussi. Comment se fait-il que ce carrelage soit si irréductible ? Peut-on à ce point ignorer la présence d’un garçonnet comme lui ? Tout ça frôle l’absurde et c’est, semble-t-il, pour cette raison qu’il y reste, sur le carrelage.

Lève-toi et marche ! somment les parents. L’honneur de la famille est en jeu.

NON aux gestes de l’habitude. NON au train de 8 h 07 le lundi mardi mercredi jeudi vendredi en direction de l’usine Call-Center, le tout pour un statut de working-poor. Kamala ne grandirai pas comme ses ascendants. il mettra sa sueur au bénéfice du carrelage, et vivra sans travailler. On dit de lui qu’il a du flair. En restant limace, il ne sera pas border line, esquivera les annonces du chanteur Philippe Katerine (le père est fan) : Le métro ferme à 1 h 00 du mat, le métro ouvre à 6 h 00 du mat, Monoprix ouvre à 10 h 00, Monoprix ferme à 20 h 00, les enfants partent à 8 h 00, les enfants reviennent à 16 h 00, le repas commence à 20 h 00, on débarrasse à 20 h 30, j’suis border line, t’es border line, il est border line, nous sommes border line.

Les parents n’en sont pas à leur première surprise. Les trente-six mois (ou quarante-huit, cent huit …) sont largement dépassés, et Kamala ne dit mot. Les agrégés de la ville, les intellos à qui on n’la fait pas, les penseurs-nés, ont mis au monde un enfant qui rampe et se tait. Donc qui ne pense pas, enfin qui pense à l’horizontal, avec les mots en moins.

Si Kamala avait pu parloter, il aurait pu dire  : Quand j’eus un an, voyez-vous, je décidais de rester au sol : toute croissance est un saut dans le noir. Il aurait fait de cette phrase inaugurale son mode de vie.

Si Kamala avait pu dialoguer, il aurait probablement dialogué de la sorte :

L’Autre : À quoi tu penses ?

Kamala : À rien.

L’Autre : Tu as de la chance !

Kamala : Je n’ai pas le choix. Sinon je me lève, et chute.

Debout Kamala ! Ses parents l’exhortent à crapahuter. Mais comment peut-il lâcher prise si les parents ne le lâchent pas ? Plus de trois, quatre ou neuf années de servitude parentale, c’est trop tard, l’affaire est pliée. Le bambin s’enferre dans un mutisme opiniâtre et maintient, envers et contre tout, sa position horizontale. Ça ne l’empêche pas de grandir, bientôt viendra le jour où il sera un homme. Mais il ne se relèvera pas. Car debout, il se penchera sur lui-même – question d’ego, et il en faut un minimum pour les aspirants à la verticalité. À se pencher sur soi, il est des moments où le corps plie, jusqu’à rompre et s’abandonner à la chute. Narcisse l’a suffisamment démontré comme ça !

C’est décidé, Kamala restera au sol. Favorisera le sur-place. Car qui ne se développera se retrouvera.

Le gamin fait l’éloge de la lenteur. À l’époque des autoroutes de l’information, il s’amuse à repter. Sur la pierre froide du carrelage. Le garçonnet se contente de peu : une culotte du défunt grand-père – la valeur de la filiation a toujours été pour lui essentielle – et un simple tricot de corps sans marque. L’affaire est jouée, il est dans l’apologie du peu et le NO LOGO. Nous pensons global, il agit local. Il est l’apôtre de la DÉCROISSANCE. Kamala a du flair. 

La mère devient hystérique, parcourt le carrelage en larmes, au risque de noyer son petiot. Le père est guilleret – il compense et met de l’ambiance, question de balance. N’allez pas lui demander de ramper toute sa vie avec Kamala ! L’empathie, ça va un temps. Hypra dynamique/Méga optimiste/Super fêtard, sans parler de son côté Risque-Tout : l’homme po-si-tif est fan de chute libre. Il s’emporte dans une impayable logorrhée lors d’un dîner entre amis-voisins-blouses blanches :

C’est énorme, tu es au-dessus de la ville, tu montes tu montes ; tu as un truc qui t’attache, évidemment. Et soudain la grue te lâche en chute libre sur 80 mètres. C’est génial comme sensation, c’est presque métaphysique, tu n’arrives plus à respirer, mais à côté de ça c’est comme si tu n’étais plus du tout le même… C’est comme si tu sortais de toi, je ne sais pas comment l’expliquer, tu n’es plus sous aucun contrôle. Je me souviens de la première fois, j’ai fait des photos à ‘‘Chute moins 30 secondes’’, et en fait c’est drôle parce que c’était comme s’il n’y avait plus aucune tension dans le corps. Je me préparais et me disais : ça ne sert à rien de retenir quoi que ce soit dans cette affaire, il faut juste se laisser aller. Je crois que la chute, c’est vraiment un truc particulier, soit tu te bas contre, soit tu l’acceptes et t’arrives à trouver une manière de jouir. JE DIS BIEN : DE JOUIR.

C’est le moment du dessert, les convives ont bien bu bien mangé, s’amusent des  enfantillages du père. La mère maintient ses yeux rivés sur le carrelage, enfermée dans un silence monacal. Kamala dort, vautré sur le sol, une simple culotte et un tricot de corps en guise d’enveloppe. Été comme hiver, le môme a ses habitudes, la vie au grand air lui sied bien. Le paternel poursuit l’éloge de la chute libre :

Ça arrive aussi que d’un seul coup la chute soit extraordinaire, parce que ça apporte le vertige, le tourbillon, le surprenant, je ne sais pas, parfois il y a quelque chose de l’ordre du miracle. C’est peut-être un peu excessif ?

Le miracle, pour Kamala, c’est :

Le goût froid du carrelage

La chaude texture du plancher de chêne

La senteur de l’herbe au printemps

Mais, qu’en est-il des réelles possibilités de Kamala de marcher ? Le père et la mère hésitent, refusent de croire à un acte volontaire. Existe-t-il une explication physiologique aux errements de leur petit ange ? une articulation défaillante ? un muscle sous-développé ? une épine invisible dans le pied ?

Les blouses blanches constatent : Kamala n’a pas d’émotions visibles, il s’agit d’opérer un craquellement de sa carapace.

ÉMOTIONn.m.• D’émouvoir, vient de motion, mise en mouvement, mise en branle, ébranlé, affecté, entamé. Syno : agitation.

———————————————————————–

MOUVEMENTn.m.• Agitation d’un corps collectif pouvant dégénérer en trouble émotionnel. Syno : émeute.

Trop d’émotion crée l’émeute. C’est pourquoi les adultes conseillent aux plus jeunes de garder les émotions dans leurs poches – la sécurité publique d’abord. Kamala a bien saisi le message et tente de l’appliquer à la lettre : il ne rit pas, ne pleure pas, ne fixe pas son interlocuteur.

En réponse aux appels en nombre de blouses blanches intriguées, le père organise une porte ouverte autour du ‘‘cas mal à’’. Son fils-limace a senti le coup venir et disparaît dans un recoin de la maison, aussi le père investit-il les murs du couloir et les pièces alentours avec des panneaux de couleur, sur lesquels il crayonne des graaaaandes phrases de Carl Gustav Jung. Comme cette assertion griffonnée à l’entrée du foyer :

CHACUN DÉCOUPE DANS LE MONDE CE QUI LUI CONVIENT

ET DRESSE,

DE SON MONDE PRIVÉ,

UN SYSTÈME PRIVÉ,

BIEN SOUVENT ENFERMÉ

DANS DES CLOISONS ÉTANCHES,

SI BIEN QU’AU BOUT D’UN CERTAIN TEMPS,

IL A L’IMPRESSION DE CONNAÎTRE LE SENS ET LA STRUCTURE DE L’UNIVERS.

OR, LE FINI NE SAISIRA JAMAIS L’INFINI.


écrit par Joël Kérouanton _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne 25 février 2015 et dernière modification le 10 mars 2015