lelitteratire.com [Presse] : « À propos de « Sidi Larbi Cherkaoui, rencontres » |Entretien avec Jean-Luc André d’Asciano (editions l’Oeil d’or)

Capture d’écran 2015-11-23 à 17.44.51Entretien paru sur Lelitteraire.com, 02 février 2005 (En savoir plus). De James Ell­roy, majesté du polar, à “Manou Binocles”, ami des tout-petits, le par­cours édito­rial de la mai­son d’édition L’œil d’or navigue aussi sur les che­mins de la moder­nité en danse avec les Mémoires de Loïe Ful­ler, pion­nière de la scé­no­gra­phie. Ces thèmes éclec­tiques n’ont rien à voir avec les ten­dances médiatico-littéraires (c’est assez rare pour être sou­li­gné) et sont de véri­tables choix de cœur pour Jean-Luc André d’Asciano. Les désirs de ce jeune éditeur vont vers les sen­tiers hors normes et les marges de l’édition. Ainsi, Sidi Larbi Cherkaoui…Rencontres, der­nier opus publié,

pro­pose un regard sur une expé­rience réa­li­sée par Sidi Larbi Cher­kaoui, jeune cho­ré­graphe contem­po­rain belge reconnu. Au sein d’un ate­lier de danse, le cho­ré­graphe a accom­pa­gné pen­dant plu­sieurs mois une troupe de jeunes han­di­ca­pés et créé avec eux un spec­tacle, Ook. L’auteur du livre, Joël Kerouan­ton, est tra­vailleur social auprès de jeunes adultes han­di­ca­pés dans un Centre d’Aide par le Tra­vail dit “à carac­tère artis­tique”.
Leçon d’humilité, l’ouvrage met sur­tout en avant l’idée qu’il n’existe pas un seul corps adapté à la danse, mais que le mou­ve­ment dansé se niche dans tous les corps.
Jean-Luc André d’Asciano y croit.

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1ère de couv. de « Sidi Larbi Cherkaoui, rencontres »


Depuis quand existe la mai­son d’édition l’œil d’or ?
Jean-Luc André d’Asciano :
Depuis fin 1999, avec pour pre­mier titre un ouvrage sur James Ell­roy dont nous venons d’épuiser le pre­mier tirage à 2500 exem­plaires. Un second tirage, revu et aug­menté, est prévu en février-mars 2005, his­toire de remettre à jour ces entre­tiens et textes ana­ly­tiques qui le com­po­saient. Il était paru au moment de la publi­ca­tion d’Ame­ri­can Tabloïd ; nous n’évoquons donc pas les titres pos­té­rieurs. Dans cette ver­sion il y aura une inter­view de son nou­veau tra­duc­teur et j’ai écrit un texte sur les dif­fé­rentes évolu­tions sty­lis­tiques d’Ellroy. Nous publions entre trois à cinq titres par an et nous nous effor­çons de res­ter à cinq titres par an.

Votre acti­vité d’éditeur est-elle un tra­vail à temps plein pour vous ?
Je suis éditeur pro­fes­sion­nel mais à mi-temps car la mai­son ne rap­porte pas suf­fi­sam­ment pour que je puisse m’attribuer un salaire plein. J’ai une sala­riée à mi-temps, vivant à Bruxelles. Je ne me paye pas vrai­ment mais j’écris par ailleurs, j’ai quelques droits d’auteur et je donne des confé­rences. Aupa­ra­vant, j’étais ensei­gnant dans un ins­ti­tut de sourds pro­fonds et dans une classe d’enfants tri­so­miques mais j’ai arrêté. Je reviens ponc­tuel­le­ment à l’enseignement à tra­vers l’animation d’un ate­lier d’écriture en faculté pour des étudiants de licence.

Présentez-nous les col­lec­tions, avec leurs noms déli­cats…
Le nom des col­lec­tions donne un côté pérenne à une mai­son d’édition ; j’ai dû m’y sou­mettre. L’édition est un vrai plai­sir mais j’ai des goûts très éclec­tiques et je me suis dit que ça allait être un vrai casse-tête. D’où ce côté fan­tai­siste et ouvert. Il y a “Fic­tions et Fan­tai­sies”, car la seule notion de fic­tion me semble assez réduite, “Mémoires et Miroirs” car au départ nous avions des textes de mémoires assez inclas­sables que je vou­lais publier, avec ce côté miroir de l’imaginaire ; “Plai­sirs et Paresses” puisque nous avions deux livres de cui­sine et le côté art de vivre me plai­sait, puis “Essais et Entre­tiens”, dont fait par­tie le texte de Joël Kerouan­ton que nous évoquons sur Sidi Larbi Cher­kaoui et son tra­vail de cho­ré­graphe avec des per­sonnes han­di­ca­pées. J’étais tenté d’oser davan­tage de col­lec­tions mais je vais déjà essayer de rem­plir et de déve­lop­per celles qui existent déjà. Même si je compte publier d’autres textes ayant trait à la danse, je ne vou­lais pas créer une col­lec­tion spé­ci­fique pour la danse.

Connaissiez-vous l’auteur de Ren­contres…, Joël Kerouan­ton, avant de publier son livre ?
Non, c’est vrai­ment un pur hasard. J’ai reçu le livre par la poste. Joël Kerouan­ton est tra­vailleur social dans un Centre d’Aide par le Tra­vail à carac­tère artis­tique. Il s’occupe de per­sonnes adultes han­di­ca­pées et est très inté­ressé par le monde de la danse dans le cadre de son acti­vité pro­fes­sion­nelle.
En ce qui concerne plus par­ti­cu­liè­re­ment ce texte écrit par Joël, autour du tra­vail de Sidi Larbi Cher­kaoui, il s’agit pour moi d’un livre por­tant non seule­ment sur la danse, mais aussi sur un acteur tri­so­mique, sur l’intégration des han­di­ca­pés, sur le han­di­cap et l’art vivant.

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« Ook », chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui & Nienke Reehorst

Ainsi le monde du han­di­cap ne vous était pas inconnu lorsque Joël Kerouan­ton vous a pro­posé son tra­vail sur le pro­jet de Sidi Larbi Cher­kaoui ?
J’ai, au départ, un inté­rêt per­son­nel pour le monde du han­di­cap qui ne m’était pas inconnu et que je comp­tais défendre. Par ailleurs, la per­sonne qui tra­vaille avec moi au sein de L’œil d’or connaît le monde de la danse, ce qui m’a conduit à deman­der l’obtention d’une licence de “tour­neur” pour pou­voir per­mettre à des amis qui font des spec­tacles de danse de vendre leurs spec­tacles. J’ai donc un pied dans la danse en tant qu’amateur et un pied dans le monde du han­di­cap par mon passé pro­fes­sion­nel. Quand j’ai reçu le livre j’ai pensé que les deux concor­daient bien.

Le cho­ré­graphe du pro­jet, Sidi Larbi Cher­kaoui, est un per­son­nage impor­tant de la scène cho­ré­gra­phique contem­po­raine ; il est le jeune interprète-chorégraphe dont on parle, la presse est dithy­ram­bique. Quels sont les contacts que vous avez eus avec lui ?
C’était assez curieux car Joël Kerouan­ton, l’auteur, et Sidi Larbi Cher­kaoui ont été très humbles en termes d’égo. Ils étaient atten­tifs, atten­tion­nés, prêts à repor­ter nos rendez-vous. Sidi Larbi Cher­kaoui s’est vrai­ment rendu très dis­po­nible pour par­ta­ger ce pro­jet. Ce qui est amu­sant, c’est que lorsqu’il est venu ici, à mon domi­cile, il s’est senti très ras­suré, face au phé­no­mène de noto­riété qui sévit autour de lui actuel­le­ment. Qu’une struc­ture alter­na­tive, au fonc­tion­ne­ment quasi arti­sa­nal prenne ce pro­jet en charge le rassurait.

Ce texte est une for­mi­dable leçon de théâtre !
Abso­lu­ment ; j’ai d’ailleurs ques­tionné plu­sieurs fois Sidi Larbi Cher­kaoui sans détours à pro­pos de ses deux der­nières créa­tions réa­li­sées avec des non-danseurs. Je pen­sais que ces der­niers avaient dû avoir des dif­fi­cul­tés phy­siques à dan­ser, mais Sidi Larbi Cher­kaoui m’a répondu qu’il n’y avait pas eu de pro­blème et que lorsque l’on est en scène, on agit et c’est tout.
Son souci en tant que cho­ré­graphe est de faire émer­ger le geste dans l’instant, un geste neuf à par­tir d’un corps. Ce sont des choses que l’on retrouve en pra­tique dans les ate­liers de danse. Là, il par­vient, au bout du compte, à pré­sen­ter un spec­tacle éminem­ment pro­fes­sion­nel et il n’y a pas cette espèce de “regar­dez je tra­vaille avec des gens qui n’appartiennent pas au domaine de la danse…”. C’est un pro­duit fini et il n’y a aucune ambi­guïté ; un spec­tacle construit, avec une qua­lité tech­nique et visuelle sans failles.

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« Ook », chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui & Nienke Reehorst

Les termes uti­li­sés dans le livre sont ceux de l’auteur, tra­vailleur social ; ils ne sont pas ceux d’un cri­tique de danse, est-ce ce qui vous a inté­ressé dans la pro­po­si­tion ? De plus on est par­fois dans un lan­gage théâ­tral plus que cho­ré­gra­phique (on parle d’acteurs, de met­teur en scène…)
C’est vrai, on est dans le “qui, com­ment, quelle fonc­tion, quel terme”… À la relec­ture j’avais fait remar­quer à l’auteur qu’il uti­li­sait des termes ambi­gus, lui deman­dant si c’était un choix. Ce n’était pas un choix mais n’étant pas du monde de la danse, l’auteur ne par­ve­nait pas à qua­li­fier les choses autre­ment.
Quand j’ai reçu ce texte, je n’avais vu aucun spec­tacle de Sidi Larbi Cher­kaoui ; j’avais des amis qui aimaient et d’autres qui détes­taient, on retom­bait tou­jours sur cette ques­tion “est-ce tou­jours de la danse, est-ce encore de la danse ?” (d’ailleurs Sidi Larbi Cher­kaoui tra­vaille sur un futur spec­tacle lié au cirque). Cela m’a intri­gué et lorsque j’ai eu le livre entre les mains, je trou­vais que l’on pou­vait très bien le lire sans avoir vu les spec­tacles. Il y a une des­crip­tion réelle de l’ambiance et de la scène qui fonc­tionne très bien. Un regard de spec­ta­teur est vrai­ment donné. Cette façon de par­ler de plu­sieurs spec­tacles d’un point de vue de spec­ta­teur pur, au point que celui qui n’a pas vu les spec­tacles puisse quand même lire le livre et res­sen­tir l’émotion, les inter­ro­ga­tions et par­fois la gêne qu’ils sus­citent est très appré­ciable.
J’avoue aussi avoir eu en main plu­sieurs grands textes cri­tiques sur la danse dont cer­tains m’ont vrai­ment impres­sionné (par exemple Poé­tique de la danse contem­po­raine, de Lau­rence Louppe, paru aux éditions Chi­ron en 2000). D’autres sont plu­tôt des textes jour­na­lis­tiques assez jar­gon­neux, qui tournent en rond et essaient d’ériger la danse en quelque chose d’inatteignable.
Je suis content de voir que l’auteur n’est pas cri­tique ; il n’a pas feint de l’être et n’a pas fabri­qué un texte lourd avec des mots com­plexes, une ana­lyse quasi méta­phy­sique. Il n’en avait tech­ni­que­ment pas l’envie et il a réso­lu­ment adopté le parti pris inverse de faire un texte simple et j’avoue que c’est aussi ce qui m’a beau­coup plu.

Le ques­tion­ne­ment de l’auteur sur la manière de ver­ba­li­ser les émotions qu’il res­sent est aujourd’hui la ques­tion incon­tour­nable sou­le­vée par le spec­tacle vivant et la danse en par­ti­cu­lier : com­ment par­ve­nir à mettre en mots ce qui est de l’ordre du visuel, du non-verbal, dans un cer­tain rap­port au temps ?
N’est-ce pas aussi une ten­ta­tive de cas­ser cette forme d’élitisme qui entrave encore par­fois la récep­tion de la danse contem­po­raine ?
Il y a des spec­tacles très joyeux et drôles. L’intérêt de la démarche de l’auteur, tra­vailleur social dans un centre d’aide par le tra­vail, tou­jours en rela­tion avec des per­sonnes han­di­ca­pées, est qu’il adopte ici un point de vue de spec­ta­teur. Sidi Larbi Cher­kaoui a tra­vaillé en tant que cho­ré­graphe avec un groupe de per­sonnes han­di­ca­pées. Au final, il pro­pose un spec­tacle riche en émotions. En réponse à cela, Joël Kerouan­ton, en tant que per­sonne accom­plis­sant un tra­vail analogue, n’a pas oublié que le but final n’est pas l’insertion des per­sonnes han­di­ca­pées, mais la construc­tion d’un spec­tacle qui pro­voque de l’émotion et qui dise quelque chose. Ce qui revient à se poser des ques­tions sur ce qu’est cette mise en scène, ce tra­vail pro­pre­ment dit. J’ai bien senti que l’auteur était “souf­flé” par cette scène où les acteurs mettent en scène la mater­nité… Jamais Joël Kerouan­ton n’aurait osé réa­li­ser cela dans son tra­vail quo­ti­dien, ou même l’évoquer ; mais là, oui, il fal­lait oser, il fal­lait oser tra­ver­ser cette idée.
Je crois qu’avec les per­sonnes han­di­ca­pées, quelles qu’elles soient, mais aussi avec les autres, le geste juste, celui qu’on attend, ne va pas être celui qui sera répété, ce n’est pas for­cé­ment le geste dit “tech­nique”. Là, au-delà de toute émotion, le geste a germé, a émergé de manière “natu­relle”, et cela ren­voie à la per­son­na­lité très pro­fonde, à l’intime ; à la per­son­na­lité même de l’interprète sur scène, de ses pos­si­bi­li­tés intrinsèques.

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« Ook », chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui & Nienke Reehorst

Dans l’ouvrage, on peut lire, et cela éveille un sen­ti­ment très fort (…) il faut cap­ter la dif­fé­rence par rap­port à la per­sonne han­di­ca­pée… Com­battre l’idée du manque chez les per­sonnes han­di­ca­pées… Sidi Larbi Cher­kaoui par­vient à pro­vo­quer un ren­ver­se­ment de la pen­sée : la per­sonne han­di­ca­pée apporte du geste, de la matière, de l’émotion.
La per­sonne han­di­ca­pée trans­fi­gure les choses. Je dois dire que toutes les per­sonnes han­di­ca­pées que j’ai ren­con­trées sont nées han­di­ca­pées. Elles pos­sèdent bien en elles la notion de dif­fé­rence, mais pas la notion du manque, puisqu’elles n’ont jamais connu d’autre situa­tion “cor­po­relle” que la leur, d’autres façons d’être, d’autres situa­tions.
Ce livre a révélé, lorsque nous nous ren­con­trions avec Joël Kerouan­ton et Sidi Larbi Cher­kaoui, ayant tous les trois tra­vaillé mais de manière dif­fé­rente auprès des per­sonnes han­di­ca­pées, des dif­fi­cul­tés concer­nant la ter­mi­no­lo­gie à employer. Évoquer un des acteurs, Marc, en le pré­sen­tant comme “tri­so­mique” est très dur mais c’est le vrai terme ; dire “mon­go­lien” c’est absurde, mais dire “per­sonne ayant un pro­blème de chro­mo­some” serait de la pure hypo­cri­sie. Nous étions face à de vrais sou­cis de déno­mi­na­tion y com­pris par rap­port à d’autres per­sonnes de la troupe parce qu’il y avait aussi des acteurs dits “psy­cho­tiques”, qui eux ne sont pas des “han­di­ca­pés”. Nous étions confron­tés à ces notions caté­go­rielles com­plexes où la meilleure solu­tion pour être res­pec­tueux était d’utiliser des termes stric­te­ment médi­caux.
Du coup, nous avons adopté la méthode de Sidi Larbi Cher­kaoui. Dans la pré­sen­ta­tion de ses spec­tacles, il ne dit pas que la troupe est consti­tuée de dan­seurs han­di­ca­pés. Mais l’auteur, et moi en tant qu’éditeur, avons réa­lisé que ce qui, entre nous, était de l’ordre de l’évidence deve­nait plus com­pli­qué quand il s’agissait de l’exprimer dans un texte écrit des­tiné à un grand public. Par rap­port aux acteurs c’était ren­trer dans quelque chose qui les concer­nait au pre­mier plan. Nous avons donc pré­féré nous en abs­te­nir sinon il aurait fallu tout expli­quer. Un névro­tique n’est pas un psy­cho­tique, qui n’est pas un tri­so­mique… etc. C’était assez éton­nant de voir que nous étions confron­tés à cela et que nous n’avions pas vrai­ment trouvé de solu­tions. On voit là com­bien le monde du han­di­cap, très dense, communique peu (ou pas) avec le reste du monde : on ne sait même pas com­ment établir les contacts, com­ment abor­der les per­sonnes, et la notion même de pré­sen­ta­tion devient compliquée.

Ce livre est un texte rare, de fond, sur la danse et le han­di­cap…
Oui, je ne connais pas beau­coup d’autres textes qui traitent de cela spé­ci­fi­que­ment.
Je ne m’inquiète pas pour le deve­nir du livre. Nous sommes une petite struc­ture et nous avons une “bizar­re­rie” tech­nique : tous nos livres se vendent mieux l’année qui suit celle de leur publi­ca­tion, moment où l’on se dif­fuse. Comme la presse est tou­jours un peu tar­dive et que les libraires attendent la presse, nous sommes dans une logique plus lente. Nous sommes réper­to­riés dans les FNAC… mais cela n’a pas encore entraîné de com­mandes car elles attendent de voir ce qui se passe.

En France, Mathilde Mon­nier a effec­tué un tra­vail de danse et han­di­cap il y a une dizaine d’années. Mais peu d’initiatives se sont déve­lop­pées par la suite. Connaissez-vous d’autres lieux où un tel tra­vail a été entre­pris ?
Le Canada, la Bel­gique et la Hol­lande tra­vaillent beau­coup sur ce genre de choses. La France a un gros défi­cit dans ce domaine-là.

Est-ce dû à une légis­la­tion fran­çaise très pro­tec­tion­niste ?
Oui, mais de manière dou­teuse. Si vous êtes parents d’un tri­so­mique ou d’un autiste, il peut être pris en charge jusqu’à ses 18 ans mais au-delà, vous devez vous débrouiller. Tous les tri­so­miques ne sont pas indé­pen­dants comme Marc, l’acteur prin­ci­pal, cer­tains sont très dépen­dants, et il n’y a rien à y faire. Pour les autistes, il y a une grosse struc­ture sur Paris, autre­ment il n’y a qua­si­ment rien. Les familles vont alors vivre en Bel­gique car il y a là bas la pos­si­bi­lité d’un suivi en hôpi­tal de jour. Je suis très per­plexe par rap­port à la France, pays cen­tra­lisé et étatique, car cer­tains pré­si­dents ont été tou­chés dans leur famille par le han­di­cap. Mais étran­ge­ment on est dans un refus total de cela ; c’est assez éton­nant.
Les CAT n’ont pas du tout la pos­si­bi­lité de tra­vailler avec des troupes natio­nales ou inter­na­tio­nales. C’est vrai­ment incroyable. En France un théâtre a beau­coup tra­vaillé avec des sourds pro­fonds, sur la ges­tuelle de la scène, mais en dehors de cela, ce sont sou­vent de petites actions ponc­tuelles. Tra­vailler avec un han­di­capé phy­sique pose des pro­blèmes struc­tu­rels mais pas en matière de mode d’approche ; par contre, tra­vailler avec des per­sonnes ayant des dif­fi­cul­tés “psy­chiques” — pour uti­li­ser un terme vaste — est beau­coup plus com­pli­qué. J’ai rare­ment vu des choses comme ça.
Il fau­drait déjà qu’il y ait plus de six CAT artis­tiques en France.

La danse a ceci de par­ti­cu­lier : elle met en avant la dimen­sion émotion­nelle et per­cep­tive du corps. Il fau­drait donc que les com­pa­gnies puissent entrer en contact avec les per­sonnes han­di­ca­pées qui ont, elles aussi, un rap­port à leur corps par­ti­cu­lier. Mais com­ment mettre cela en oeuvre ?
Il ne faut pas non plus tom­ber dans la parade. L’intérêt de Sidi Larbi Cher­kaoui est qu’il se situe tota­le­ment hors de la prise d’otage sen­ti­men­tale, il n’est pas dans le spec­ta­cu­laire. Il pré­sente son groupe comme un groupe d’artistes, et c’est tout.
C’est sa manière d’être didac­tique et de cas­ser cette dif­fi­culté de récep­tion de la danse contem­po­raine qui existe encore. Lorsque je tra­vaillais avec des enfants sourds, j’avais fait venir une petite troupe de danse et les enfants étaient émer­veillés ; tout d’abord par le côté per­for­mance phy­sique, avant l’aspect esthé­tique du pro­pos. Ils se disaient “c’est ça la danse ? Je peux cou­rir, sau­ter comme ça ?” Ils vou­laient prendre des cours. La notion de nar­ra­tion était pour eux tota­le­ment dépas­sée puisque le spec­tacle était peu sonore ; ils avaient envie de par­ti­ci­per à quelque chose de ce type, et voir d’autres spec­tacles. Mais évidem­ment nous n’avons pu faire venir une com­pa­gnie, car il aurait fallu la payer et là on est au coeur du pro­blème : comme il n’existe aucune struc­ture per­met­tant la réunion de ces pro­ta­go­nistes, cela ne s’est pas fait. C’était il y a plus de dix ans…

Le rap­port entre danse et per­sonne han­di­ca­pée per­met de déve­lop­per la créa­ti­vité, l’imaginaire — ce qui est impos­sible ailleurs et est laissé de côté dans l’ensemble des acti­vi­tés liées au corps qu’ils pra­tiquent, plus sou­vent de l’ordre d’une “réédu­ca­tion”. Là, le tra­vail de Sidi Larbi Cher­kaoui leur a per­mis de creu­ser cet ima­gi­naire du corps.
Il y a tout de même une notion d’esthétique qui les inté­resse. Il ne faut pas être mal­hon­nête, dans le han­di­cap phy­sique ou men­tal, la per­sonne han­di­ca­pée a une conscience aiguë d’un manque d’esthétique, d’une image de soi abî­mée, même sur le plan psy­chique, l’image du corps est abîmée. Proposer une subli­ma­tion de l’image de son corps par la danse (ou le théâtre) est véri­ta­ble­ment un moyen de recons­truire quelque chose et de trou­ver à expri­mer une forme de beauté par le biais d’un corps perçu comme abîmé, y com­pris par lui-même. Il y a un pro­ces­sus de récon­ci­lia­tion avec soi qui peut être très fort. L’œuvre d’art cor­po­relle atteint vrai­ment des choses denses en soi, avec tout ce qui concerne le corps, son esthé­tique et la capa­cité du corps à être dési­rable. Ce n’est pas rien d’évoquer en scène des hommes et des femmes qui sont face à des désirs, par­fois sexuels. Or la danse per­met d’exprimer tout cela. Une manière de dire aux spec­ta­teurs de bien regar­der le désir mis en scène. Tout n’est pas inno­cent et le han­di­cap ne retranche abso­lu­ment rien de l’humanité de l’être. Tout doit pou­voir être envi­sagé, ce qui est très important.

La sexua­lité des per­sonnes han­di­ca­pées est aussi de l’ordre du tabou…
Oui, et ici cela a été trans­gressé. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’il y a de plus simple à jouer pour les acteurs. Mais c’est inté­res­sant de dire que le corps, han­di­capé, est là, pré­sent, incarné. Un lien sup­plé­men­taire que le spec­ta­teur peut accueillir.

Com­ment avez-vous connu le monde de la danse ?
Pas du tout par la pra­tique, mais j’ai eu l’occasion de tra­vailler avec Gio­vanni Lista, his­to­rien italien, lors de la pré­pa­ra­tion de son énorme ouvrage La scène moderne et j’avais fait beau­coup de recherches. Elles m’ont donné une connais­sance plu­tôt théo­rique de la danse. Je n’avais pas vu beau­coup de spec­tacles. De là, je m’y suis inté­ressé davan­tage, j’ai vu des spec­tacles et cela s’est accé­léré de deux manières. Il m’a pro­posé le manus­crit des mémoires de Loïe Ful­ler, Ma vie et la danse, paru à l’origine en 1908 aux USA et en France et qui n’avait jamais été réédité. Il n’était même pas réper­to­rié à la Biblio­thèque Natio­nale : c’était devenu un introu­vable. C’était un très beau cadeau de sa part. De là, une col­lègue de tra­vail très liée au monde de la danse m’a fait décou­vrir d’autres choses.
D’autre part, le Centre Natio­nal de Danse nous a contac­tés à la suite de la sor­tie des mémoires de Loïe Ful­ler. J’étais impres­sionné qu’une struc­ture étatique nous contacte. Nous avons signé deux contrats de coédi­tion : l’un pour un livre concer­nant les lettres et jour­naux écrits de 1912 à 1943 par O. Schlem­mer (artiste-chorégraphe alle­mand) dont C. Rabant est le tra­duc­teur. L’autre livre concerne Hiji­kata, fon­da­teur de la danse japo­naise butô à la fin des années cin­quante. Ce sont des textes courts, des choses étranges et curieuses que la pen­sée et les réflexions de ce per­son­nage. P. De Voos a com­mencé le tra­vail de tra­duc­tion mais nous sommes dans l’expectative car la veuve de Hiji­kata est décé­dée il y a quelques mois et nous ne savons pas ce qu’il advien­dra aujourd’hui de la pour­suite de ce tra­vail.
Ces deux pro­jets sont coédi­tés avec le Centre Natio­nal de Danse mais dans les deux cas, des dif­fi­cul­tés d’ordre tech­nique ralen­tissent la suite des travaux.

Vous dif­fu­sez vous-même vos publi­ca­tions ?
Oui, nous sommes égale­ment dif­fu­seurs pour quelques petites mai­sons amies. En ce qui concerne nos rap­ports avec les libraires, je dirais qu’il y a trois caté­go­ries de libraires. Tout d’abord ceux qui ne tra­vaillent qu’avec les grosses mai­sons d’éditions et pas avec les indé­pen­dants ; ce n’est pas la peine d’essayer de tra­vailler avec eux. Puis ceux qui trouvent nos livres inté­res­sants mais qui n’ont pas envie de nous sou­te­nir parce que s’occuper des petits éditeurs occa­sionne un sur­croît de tra­vail et enfin, il y a les libraires qui ont leur iden­tité et avec qui nous tra­vaillons. Ceux-là sont les moins nom­breux, et je peux dire qu’il y en a un pour cent mille habi­tants, c’est-à-dire un par arron­dis­se­ment à Paris et dans toutes les villes de plus de cent mille habi­tants. Nos livres sont donc plus dif­fi­ciles à trou­ver dans les villes de moins de cent mille habitants.

Quel type d’ouvrage aimeriez-vous plus par­ti­cu­liè­re­ment publier concer­nant la danse ?
Nous avons — invo­lon­tai­re­ment — créé des livres sur la danse dont la par­ti­cu­la­rité est qu’ils ne pro­posent pas d’images ; ils sont loin de l’habituel débal­lage pho­to­gra­phique. Ren­contres… est un livre à moins de 15 euros, acces­sible à tous. J’ai des échos de cho­ré­graphes qui auraient envie de faire des choses comme ça. Il y a vrai­ment beau­coup de pos­si­bi­li­tés dans ce domaine. Je suis ouvert.

Quelles seront vos pro­chaines publi­ca­tions ?
Cou­rant mars 2005, je vais publier un traité de pein­ture de Cenino Cenini, qui a été élève de Giotto. Il s’agit du pre­mier traité de pein­ture de l’histoire occi­den­tale, rédigé en 1437. Il explique com­ment abor­der une toile, com­ment peindre un visage… et bien d’autres choses. Ce livre est au pro­gramme de toutes les écoles d’art ita­liennes mais, para­doxa­le­ment, il est introu­vable en France.

pro­pos recueillis par Pas­cale Orel­lana le 23 février 2005.

Joël Kerouan­ton, Sidi Larbi Cher­kaoui… Ren­contres, L’œil d’or, coll. “essais et entre­tiens”, 95 p. — 12,00 €.