Les multitudes du Giovannoni

TEXTE PUBLIÉ PAR POEZIBAO LE 18 MAI 2011 (EN SAVOIR PLUS)

Envisager * sous les portraits de Gilbert Pastor, Jean-Louis Giovannoni, éd. Lettres vives, coll. Terre de poésie, mars 2011, Paris.

Ils étaient deux à discutailler, Gisèle Berkmann et le Giovannoni, non loin d’une entrée de métro, place Clichy, à la Librairie de Paris. Deux côte à côte et le public devant, assis, debout, passant, repassant, riant parfois, grave souvent, à l’affût des lâchers de mots des deux compères. Arrivé en retard à trop vouloir être en avance, j’étais là, debout derrière une rangée de livre, pianotant à tout va, l’ordinateur portable posé sur deux gros romans égarés. Il n’y avait pas de raison, les mots n’appartiennent à personne, leurs mots je les ai faits miens. Du moins j’en ai fait l’essayage.

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Envisager sous les visages des autres et laisser les voix de la multitude monter. Des voix qui s’échappent du visage de cette femme peinte par Gilbert Pastor. Un visage flou, presque masqué, implicite. Qui provoque tout un jeu de figures exhumées, oubliées, envisagées. Que l’auteur met en scène. Une mise en scène de voix, chorégraphiées dans la page. Qui permet d’envisager un livre.

Le Giovannoni ne cite pas le tableau, n’en fait pas un commentaire, ne nous tient pas de discours sur ce qu’est un visage (Peux. / Ne peux pas./ Garder. /Garder visage./ Du soir au matin./ Même./ Identiques). Il va aller chercher la jeune fille comme si elle était absorbée. Multiplieras les corps pour voir émerger cette figure qu’il ne peut voir. N’ira pas vers une belle totalité.

Sa langue se débobine, il y a un texte pour l’oeil, un texte pour les oreilles. La vue, le visage, tout ça travaille du chapeau, à tel point que ce livre est un ratage : partant du visage flouté peint par Gilbert Pastor, le poète ne peut y aller frontal, il le dit dans la 4e de couverture, on ne peut pas faire face à une peinture. Désolé, mais on n’y est jamais : on reste sur des seuils. Il faudra se faire une raison, le Giovannoni ne traduira pas les peintures de son ami Pastor — les peintures reproduites dans Envisager sont pour la plupart issues de sa collection personnelle.

Il ne dira pas ce qu’est cette femme floutée. Ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas. Il esquisse ses traits sans nécessairement y mettre des visages, des noms, qu’on se rassure : le Giovannoni n’évoque ni son oncle ou ses chérubins, ni même sa femme ou sa maîtresse – l’autofiction c’est pas son truc. Il fait du ratage l’occasion de déployer sa multitude de voix, car il a beau essayer de représenter la peinture, avec elle le vis à vis est impossible. Notre poète prend sa liberté, raconte son histoire faute de faire face à l’histoire que raconte le peintre, ne suivra pas une quelconque prescription. Toujours ailleurs. Déjà parti au moment même où on croit le saisir. Ça ne l’empêche pas d’angoisser devant cet objet non représentable, d’ailleurs il entame son livre par ça, par ce mur que le regardeur prend de plein fouet dès qu’il ose porter son oeil sur la peinture.

Aucune sortie possible.

Aucune.

Sans visage.

Sans envisager

Sur le champ.

Ici ou là.

Avant même.  

Ce n’est donc pas un traité de visage, on pourrait dire que le Giovannoni essaie le visage dans une langue singulière, ou plutôt les visages car il y a cinq portraits de Pastor reproduits dans Envisager. Essayer le visage donne un nouveau corps à la langue, un tour supplémentaire, une syntaxe condensée, comme si l’auteur cherchait des intentions psychiques. C’est ça, on le soupçonnerait de chercher là où ça psychique ! N’est pas poète et assistant de service social en psychiatrie qui veut. Il s’essaye les différentes voix que donnerait le visage. Il se met dedans. Passe les vêtements, tantôt trop grands, tantôt étriqués. D’ailleurs il en parle, des vêtements, il possède un manteau de sous-préfet, on le lui a offert, et quand il le met il se sent grand, son corps change, ses traits changent ; il est lui et il est un autre. Une surprise quotidienne, qu’il prolonge dans l’écriture. je est un autre. je est plusieurs. je est multitude. je est voix. Mais le Giovannoni ne dit pas je. Peut pas dire ça, (Veut me membrer seul/ Enfilant/ Courte pointe/ Fermeture/ Pressions/ Et doublure à l’envers). Le je est vécu comme personne étrangère, comme un personnage parmi d’autre, il ne pouvait pas dire je, ni elle, ou il, alors il use des impératifs ou achoppe la phrase par le verbe. Pas besoin de l’entendre en librairie pour comprendre ça, il l’écrit à demi-mot, à la J.-L. G..

Veux 

Veux que tous 

Tous me bougent

À même 

Parlent 

Sans je qui tige…

Jean trait d’union Louis Giovannoni aime se glisser dans des traits qui ne seraient prétendument pas lui, mais l’on n’est pas dupe et on ferait bien de le lui dire haut et fort, on lui dirait bien évidemment que vous êtes partout dans Envisager, vous êtes toutes ces voix, ces voix ne sont pas sorties de la cuisse de Jupiter, hein ? Bon, je ne vais pas trop titiller la bête, ça va me retourner dessus. Dans Garder le mort, un ouvrage réalisé sur le cadavre de ma mère, comme il le dit tout simplement, il avait envie de toucher : fallait que le lecteur souffre ; j’avais souffert. Du genre revanchard. Gaffe à ne pas trop approcher. Pourrait piquer.

Revenons à Envisager, Garder le mort c’était il y a trente ans. Il en a gardé les mots pour vivre ses voix. La voix de sa mère a dû rester vivante, en trame des autres voix. Des voix qui n’existent pas sans disjonction, sans grands écarts. Parfois il n’y a pas de commun. Rien sur quoi tenir ensemble. Pourquoi chercher du commun quand il n’y en a pas ? Vive l’expérience de la différenciation ! Le Giovannoni dirait : être au plus proche, ce n’est pas toucher : la plus grande proximité est d’assumer le lointain de l’autre.

À tricoter les voix de la multitude, le poète coud, use de fils à tire-larigot (Fils./ Fils élastiques./ Tirant./ Tirant/ Et/ Reprises), des fils pour la couture, des images qui tournent autour des vêtements, des fils en mal de leur père pourrait-on dire, si l’on osait le jeu de mot et on va oser. Les mots sont des vêtements endormis, les mots faut les bouger, les habiter, les sentir, les mots faut que ça respire, que le lecteur ait envie de respirer avec le texte.

Voyages demandent

Visages

Bobines

Rouleaux sans fin

mais encore

Retour.

Doigt de la couture.

Pas quitter. Pas quitter. 

Interdit.

Le Giovannoni fait le ménage dans la langue. Les virgules ? Au dépotoir. Les points-virgules ? Itou. Un tantinet délinquant, il a cherché un matériau dont il a établi la règle. Mais être hors-la-loi ne s’improvise pas. Un vrai boulot cette affaire. Minutieux. La moindre erreur dans cette histoire de point et ça ne marche plus. Un travail d’horloger suisse.

Qui a dit. Dit que. L’affaire. 

L’affaire. Était fixée. Fixée.

À sa chose. Et ne pouvait. Ne

Pouvait. En changer. 

Son but ? Avoir un matériau de langue qui permettait d’avoir des vitesses, des coupes, des attaques, des crescendo et diminuendo. Non seulement il cherche à danser, mais il crée la musique de sa danse. Autonome à tous les niveaux. Sauf au démarrage. A besoin de la peinture. A besoin d’un visage. À besoin d’une empreinte, d’une rampe de lancement en dehors de son imaginaire, de son corps. A besoin du corps de l’art pour trouver son art, pour incorporer les mots, leur donner des mouvements psychiques, ou plutôt les faire sentir, les agiter, les pousser, les bouger sur la page. Toujours sur la lisière.

Il y a un mot en psychiatrie, le mot inside, la vague conscience qu’un malade peut avoir de son état psychique et de ce qui bouge en lui. Le Giovannoni fait-il de l’inside ? Peut-être, répondra-t-il, laissant le lecteur penser cette question à sa place. Il ne donnera pas des réponses comme ça, faut que le lecteur bosse un peu. Non mais. Le poète dit juste l’outside, ce sera mon prochain livre. La valeur longue de la prose m’intéresse beaucoup, comme dans Journal d’un veau ou Le lait du solitaire, des romans intérieurs. Mes prochains livres seront des romans externalisés. Je ferais agir des forces externes sur l’interne. Ce sera un autre type de tension.

S’appuie-t-il sur son job d’Assistant social en psychiatrie pour faire bouger ses mots ? Il n’en dira pas plus. Répondra écriture quand on lui parle travail social. Il est dans une librairie et fait son boulot de poète, en somme. Est taiseux dans la vie, disert dans ses livres. Aime distordre son identité (Mais vite. Agios. A giova. Enfin. Où suis.), aime aller dans l’autre, l’épouser, aime le caresser, lui faire l’amour. Par les mots, bien entendu. L’autre étant le féminin. Pas la femme. Le féminin. Il le ressent quand il écrit : il cherche le féminin dans le masculin, il se perd là-dedans, ne sait plus qui il est, devient hybride, l’écriture travaille tout ça, les mots sont produits et ils le produisent (Enceint/ Du même objet./ Cherchant nid/ Où couver), jusqu’à amener le narrateur à être enceinte de sa propre mère. Je dis bien : enceinte de sa propre mère.

Une langue, c’est comme un visage, une langue c’est un corps, un corps qui pénètre dans un autre, l’un dans l’autre. Quand on parle de l’écriture du Giovannoni, on est dans la question du corps, ou plutôt de tous les corps, car on a toujours plusieurs corps même si on ne le sait pas, le corps de la lettre, le corps érotique, le corps génital, le corps anal, tout ça c’est mêlé que ça plaise ou non c’est ainsi. Qui oserait écrire ce qui va suivre ? qui ??? Je vous le demande, qui oserait écrire ça ?

Me suis déboutonné

Parmi les fruits

Ai attendu

Des heures entières

Enduit de sucre

Cuisses ouvertes

Rien.

Aucune visite.

L’humour. Un humour qui l’aurait sauvé de l’écriture, le bonhomme étouffait sinon. Ça a commencé par Journal d’un veau et ça ne s’est pas arrêté : les voix d’Envisager rient de bon cœur. Aller, encore un extrait. Ça se passe dans le chant VII – les voix mises en mots seraient des chants. Deux voix côte à côte, figurées par la page paire et la page impaire,

voix paire voix impaire

Retour matrice Mêlée. Mêlée au trou.

Tête avant

Respirez Dure

Poussez Dilate

Respirez

Poussez Dilate encore

Et ballon

En main.

Bloquez Entre poteaux.

Poussez Essai !

Encore

Encore..

Lâchez !

Manchon démoulé

Cordon délassé

Ça glisse…

Et Gilbert Pastor là-dedans ? Dévoré. Toutes les représentations sont toujours une destruction de l’objet. Mais le poète n’a pas vraiment opéré une destruction. Il a totalement avalé Pastor, mangé tout cru. Dissous dans ces voix. Des voix qui se poursuivent en nous-même, ce serait le brouhaha du monde, la furie du dessous, l’incandescence et le malaise, des voix drôle mais pas toujours, parfois même graves, dures.

Pastor, il est sa majesté et sa malédiction. Le Giovannoni devra aller butiner ailleurs, vers d’autres peintres à engloutir. Mais à force de se dissoudre dans la peinture, gare au silence à la Gasiorowski, gare à la retraite sous d’autre nom. Il l’a bien compris, il commence d’ailleurs à anticiper, il le dit haut et fort : je ne peux pas continuer comme ça. Y a un moment où il va aller dans une impasse, sauf à se répéter. Faut que ça bouge. Cherchera maintenant d’autres voix. D’autres écritures. À été au bout de celle-là. Ne se jettera pas dans un cul-de-sac. Et si expérimenter d’autres langues ne consistait qu’à empêcher une chute ?

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