Chocolats pralinés

rubon150-a8556TEXTE PUBLIÉ DANS LA REVUE CASSANDRE. AUTOUR DU SPECTACLE « 4 : 48 PSYCHOSE », DE BRUNO BOUSSAGOL, COMPAGNIE BRUT DE BÉTON. CHRONIQUE « SENS DESSUS DESSOUS », CASSANDRE N°67, AUTOMNE 2006, PP. 70-71.  [1]

Autour de la pièce 4 : 48 psychos, mise en scène de Bruno Boussagol, Compagnie Brut de Béton. Texte de Sarah Kane, traduction Evelyne Pieiller. Avec Nouche Jouglet-Marcus et Barnabé Perrotey. Chapelle St Louis, Rouen, festival « Art et Déchirure », 13 mai 2006.

« Elle » est allongée sur une table d’opération/dissection, projecteur focalisée sur son corps. « Elle » ne bouge pas. Jambes nues, ventre nu, seins nus, visage nu, sexe recouvert d’un voile blanc. Que faire ? Asseyez-vous, me dit l’hôte d’accueil. Je m’assois. Au dernier rang. Me voit-« elle » ? Me sens-t-« elle » ?

Approchez, approchez ! insiste l’hôte. C’est un filage. Me voilà seul spectateur, seul avec « elle », être scintillant, blanc clinique / blanc maladif / blanc de mort. Blanc.

Noir.

Une voix me souffle : Attendez, vous oubliez la blouse ! Je reviens sur mes pas, un homme m’aide à enfiler la fameuse blouse, une vraie, une blanche, celles du corps médical. En représentation publique, cinquante chaises sont disposées autour de la table d’opération / dissection, cinquante experts médicaux enfermés jusqu’au diagnostic final.

« Elle » commence à parler, je ne bouge pas, pas même le petit doigt, ni la tête, encore moins les jambes. Je respire doucement, l’immersion durera quatre-vingt minutes.

Inspirer.

Une pensée pour ma grand-mère allongée près de moi, au visage de cire ; dix ans déjà. Une pensée pour l’ami Antoine, maintenant sous terre. Rongé par les vers. Il fut ce corps blanc.

Expirer.

« Elle » donnera la totalité du texte allongée. La bouche s’ouvre et se ferme, tel un bec d’oiseau. Le ventre ondule au rythme des mots ; les seins tremblent ; ces seins, à deux mètres, m’invitent à penser l’amour. Spectateur / acteur, un corps à corps jouissif, d’où nous sortons tous deux lavés. Rincés. Nettoyés par la rencontre de nos corps-explosifs, corps-intimes, corps-fascinés, corps-lumières, corps-électriques, corps-doubles, corps-pulsions… corps-vide. « Elle » dit : Je ne peux pas baiser…

mes cuisses sont vides

rien à dire

et c’est là le rythme de la folie

Le médecin le constate : Aucune pulsion sexuelle. Diagnostic : chagrin pathologique. Pourquoi un corps ne peut-il plus faire l’amour ? « Elle » enchaîne : J’ai horreur de mes organes génitaux. D’où vient cette mort du désir ? « Elle » souffle :

c’est ici que je suis

et voilà mon corps

qui danse sur du verre

Pourquoi un être sombre / étouffe / crève de ne plus désirer ? Il y a les médecins qui essaient d’agir tout en démissionnant. Dr Ci et Dr Ça et Dr C’est quoi. L’autre qui fait juste un saut et pensait qu’il pourrait en sortir une bien bonne. Et il y a CE médecin. Ce médecin qui se débat avec cette mort programmée, ce compte à rebours quasi-inéluctable – même si les suicidés ne veulent pas se suicider : ils entreraient dans la seule et dernière porte ouverte.

effleure scintille cogne cingle tords cingle cogne cingle flotte scintille brille cogne tords serre

Proximité corporelle / proximité mortifère. Plongée dans le passé, mes images se superposent à l’histoire que j’entends. Ma grand-mère revient. Gaie et inconsolable. L’essentiel de l’humain : n’oublie pas que tu vas mourir ! Ma grand-mère le savait, elle en souriait, elle en jouait, elle vivait. Et sa boîte de chocolat, toujours pleine. De simples chocolats pralinés, emballés de toutes les couleurs. J’en mangeais goulûment, elle me regardait avec délectation. Et elle m’écoutait, les yeux pétillants de ses quatre-vingt quatre ans, les yeux pétillants et humides.

J’aime ceux qui pleurent.

 

Vous, le seul médecin à m’avoir touchée de votre plein gré, poursuit-« elle », à m’avoir regardée dans les yeux, à avoir trouvé amusant mon style d’humour noir et ma voix d’outre-tombe tout juste creusée, à en avoir sorti une bien bonne quand je me suis rasé la tête, le seul qui ait menti et dit que c’était un plaisir de me voir. Je vous ai fait confiance, je vous ai aimé, et ce n’est pas vous perdre qui me blesse, mais vos putains de fieffés bobards déguisés en commentaires médicaux.

Par moment, « elle » se statufie.

Silence.

Son mouvement devient mon mouvement.

Son immobilité m’atteint.

Sa souffrance rayonne.

Silence.

Comme si elle voulait rester seule avec elle-même, comme si je ne pouvais la rejoindre.

seule,

« elle » ne veut pas être ;

avec les autres,

« elle » veut être seule.

Et alors que je vous croyais différent, affirme-t-« elle » au médecin , et que peut-être même vous ressentiez la détresse qui passait parfois sur votre visage et menaçait de déborder, vous aussi vous protégiez vos arrières de merde. Comme n’importe quel autre stupide salopard de mortel.

Le médecin : Je vous aime bien

« Elle »      : Parfois je me retourne et retrouve votre odeur et je ne peux pas continuer je ne peux pas continuer putain sans exprimer ce terrifiant ah putain ce terrifiant ce blessant putain de besoin physique que j’ai de vous. Et je ne peux pas croire que je peux ressentir ça pour vous et que vous, vous ne ressentez.

Rien.

Je suis sorti du spectacle, ce n’était pas vraiment un SPECTACLE, j’étais regardeur de la souffrance de Sarah Kane, clinicien en blouse blanche, expert de la condition humaine, incapable de dire quoi que soit. Que voulez-vous que je dise ?

Rien.

Que voulez-vous que je fasse ?

Rien.

Accompagner la souffrance sans sombrer. Déclencher l’avalanche de mots sans débouler dans la pente. Je reste assis, glacé, les jambes et les bras croisés.

Souffler.

J’ai commencé à aimer ce silence, cette lumière, ce blanc. J’ai commencé à aimer (bien) ce binôme impossible patiente-mordante / médecin-bienveillant. Je vais boire une bière, fumer une cigarette. Et écrire.

 

brille scintille cingle brûle tords serre effleure cingle brille scintille cogne brûle flotte

Juste un moment. Assis sur un banc, ma cigarette se consume et la voix du médecin, douce-amère, revient par écho : Avez vous des projets ?

Prendre tous les cachets / m’ouvrir les veines / et me pendre.

À 4 h 48,

je ne parlerai plus.

À 4 h 48,

je dormirai.



Note :
[1] Les passages en italique et certains dialogues avec « elle » sont empruntés au texte 4 : 48 Psychose, de Sarah Kane, éd. L’Arche, 2001, Paris.
| Retour au texte


écrit par Joël Kérouanton _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne le 21 novembre 2015

© Photos  _ 1ère de couverture de Cassandre n° 67, automne 2007, pp. 86-87.