Autour de MYTH

TEXTE PUBLIÉ DANS LA REVUE CASSANDRE N°71, CHRONIQUE SENS DESSUS DESSOUS, « AUTOMNE 2007 ».

           

Le chorégraphe et danseur Sidi Larbi Cherkaoui mène ses créations comme chacun d’entre-nous mène sa vie, par les circonstances et le hasard. Il ne pratique pas le casting ou autre chose du genre, et réunit danseurs, acteurs, plasticiens et auteurs, devenus au fil du temps ses compagnons de route. Aussi, sans que je n’eu le temps de me retourner, me voilà associé à la création de MYTH [1], pendant l’année 2006/2007 à Anvers ! Je délaissai partiellement mes activités d’éducateur spécialisé et plongeai tête baissée dans cette aventure flamande, avec pour projet d’écrire autour du spectacle et, peut-être, d’apporter des petites choses ici ou là. On verra bien !, m’assura le chorégraphe.

J’avais envie dans cette chronique de vous conter mon travail d’écriture en lien avec cette création chorégraphique. Pour ce, veuillez m’excuser, je dus solliciter l’artiste Topor, même s’il n’est plus[2]. Car j’aime converser avec les morts, les interdits attisent les envies.

 

Muni d’un bleu de travail l’enfant regarde un tableau abstrait. Posé sur sa tempe, un énorme pistolet tenu par un homme corpulent et venimeux. L’enfant a la pression, il DOIT dire ce que le peintre a voulu dire, au risque de périr sous les balles. L’éducation culturelle, selon Topor[3].

Par ce dessin, Topor l’ironique exhorte au plaisir et à la liberté du spectateur. Liberté de regarder. Liberté de comprendre. Liberté d’imaginer.

L’enfant de Topor, c’est moi. Au sortir de spectacles ou d’expositions je fus cet enfant sans défense et désarmé. On me disait : Tu ne comprends rien ! Sous-entendu : tu ne comprends pas en-quoi-l’œuvre-de-l’artiste-a-une-place-forte-dans-l’histoire-de-l’art. Je m’en allais penaud, les émotions dans la poche et le sentiment d’idiot culturel sur les épaules. Le fun-board, la mer et le vent m’aidaient à digérer mon idiotie.

Longtemps j’ai été sous les armes de cette éducation mortifère. Quelques spectacles fondateurs, comme ceux de Sidi Larbi Cherkaoui et bien d’autres, ont changé mon regard. L’émotion devenait le prisme par lequel il était possible d’accéder au sens : le regardeur faisait l’œuvre.

Depuis l’eau a coulé sous les ponts. Auteur associé à la création de MYTH, je décidai de passer la danse à la moulinette de mon imaginaire.

La fiction de l’écriture

pour dire la fiction de la danse.

Le dialogue avec Topor pouvait commencer. Seulement voilà, il n’y a pas de compromis possible avec Topor, le spectateur est contraint d’imaginer par lui-même, l’art c’est du radical, il ne faut pas tergiverser, il faut y aller direct, dans l’imaginaire : interdiction d’écrire qui un documentaire, qui les intentions des danseurs, qui le projet du chorégraphe. Un peu rigide, le Topor. Je suis arrivé au début de la création, j’aimerais vous y voir, vous, à développer votre imaginaire autour d’un spectacle qui n’existe pas, sinon par bribes d’une minute ou deux !

Mais Topor pouvait être tranquille, j’avais nullement l’intention d’écrire sur le projet du chorégraphe, et si tel avait été le cas, il m’aurait été difficile de le faire : le chorégraphe arrivait sur le plateau et hop au boulot, pas de causerie collective, pas de débriefing, juste le silence et une question : Comment un événement donné peut marquer à jamais un individu ? Ce que tous les danseurs résumaient par un rapide: On travaille sur le trauma. Alors, afin d’éviter le frontal, le chorégraphe tempérait : Oui mais le trauma se traduit par TRAUM en Allemand. Et TRAUM signifie aussi RÊVE. TRAUM devint le premier titre du spectacle. Nous repartions le sourire aux lèvres, heureux de danser/jouer/écrire au sein de cette dialectique pleine de promesses.

Le principe d’écriture d’une fiction actée, Topor était ravi, mais faut-il agir pour faire plaisir à un mort ? ça me tracassait cette affaire-là, je décidai malgré tout la poursuite du dialogue. Je vous l’ai déjà dit, j’aime converser avec les morts. Mais là n’est pas mon seul défaut : j’ai l’esprit de contradiction. Aussi je commençai par apporter de la matière textuelle et vidéo aux danseurs et au chorégraphe. Topor ne s’en rendait pas compte, ça leur plaisait pas trop, aux danseurs, d’avoir une paire d’yeux aux aguets, leurs gestes épiés/analysés/décortiqués en permanence. Alors, sur proposition du chorégraphe, je partis à Nantes interviewer un chef de service psychiatrique spécialisé dans la traumatologie, dans l’idée d’approfondir cette notion de trauma et de s’appuyer sur une base « scientifique ». Malgré les apparences il est rationnel, le chorégraphe, il aime étayer son propos par des paroles d’« expert » et s’en servir pour ses personnages.

L’entretien se réalisa sous forme vidéo, de façon à ouvrir son utilisation aux danseurs : les gestes de l’interviewé disent parfois autant que les mots. Dans l’ensemble cette vidéo fut peu exploitée, aussi j’entrepris de retranscrire la totalité des paroles du psychiatre par traitement de texte et d’opérer un découpage. Phrases/mots/analyses/expressions/penséessubjectives/exclama-tions, cette matière textuelle fut découpée en multiples fragments et distribuée à six danseurs francophones. Il s’agissait de jouer avec le discours médical et de lire aléatoirement ces fragments de texte. Paradoxalement ce ne fut pas le fond du propos qui retint l’attention, mais les phrases de l’entre-deux, les phrases de l’infra-communication :

« Tout à fait, tout à fait » « Ce n’est pas facile, ce n’est pas facile » « C’est une façon de voir » « Ça, c’est sûr » « Tout simplement » « Je ne suis pas un spécialiste là-dedans, vraiment pas un spécialiste »

La technique du cut-up – procédé littéraire qui consiste à mélanger aléatoirement des fragments de textes de son cru à d’autres textes – nous conduisit à relier les phrases du psychiatre aux improvisations orales des danseurs. Le chemin fut long (déc. 2006 – fév. 2007) avant d’arriver à une simple conversation entre deux personnes dans la  Salle d’attente/Fête/Bibliothèque/Purgatoire de MYTH.

Ce travail, porté essentiellement par Christine Leboutte et Ann Dockx (une actrice époustouflante du Theater Stap, établissement accueillant des acteurs handicapés mentaux), aboutit début mars 2007 à un dialogue, où il fut mis en lien des échantillons d’entretien avec le psychiatre, un extrait du texte théâtral « Marat-Sade » de Peter Weiss[4] et un texte de l’actrice Christine Leboutte.

Topor s’impatientait. Le travail avec les danseurs, il respectait mais sans plus, son truc c’était l’imagination du regardeur, il bégayait : C’est le regardeur qui fait l’œuvre C’est le regardeur qui fait l’œuvre C’est le regardeur qui fait l’œuvre, Topor avait lu Duchamp. Il voulait connaître mon projet d’écriture, tout de suite et maintenant … Topor il aime bien les choses sûres, les sables mouvants ça lui fait peur et on peut le comprendre, c’est un peu effrayant de ne pas savoir. Avec moi il n’allait pas être déçu du voyage : je ne sais jamais ce que je vais écrire (sinon à quoi bon écrire ?), je ne le sais qu’après. Avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Il a fait : Ah bon ! Il avait l’air un peu perdu.

Il me fallait dégotter une histoire. Dans un sens l’injonction de Topor me rassurait, nous étions fin décembre 2006 et le spectacle n’en était pas encore un, une centaine de séquences d’une à cinq minutes cohabitaient sans lien, près de trois heures d’échantillons ça vous fait pas un spectacle ! J’aurais eu l’air chouette à écrire sur des échantillons … J’étais désarçonné, même les danseurs ils ne savaient pas très bien où ils allaient, mais ils y allaient, ils la pétrissaient, la matière corporelle, à pétrir quotidiennement leur mouvement ils espéraient lui trouver une forme.

Par associations d’idées la question du trauma me rappela l’ami Antoine[5], interné pour schizophrénie et disparu par suicide en chutant d’une falaise. Affaire de cœur, de travail, de famille, le parcours d’Antoine fut symptomatique de l’absurdité de la vie. C’est pas gai cette affaire-là, me reprocha Topor, il avait du toupet à reprocher mes histoires de mort, lui qui flirtait quotidiennement avec l’au-delà.

Il s’agissait de déterminer dès le départ un postulat de pensée : Comment opérer pour amener ma fiction de l’écriture à croiser un personnage de MYTH ? Il me fallait choisir un personnage négatif, un personnage out et pourtant in, un personnage à la fois à l’intérieur d’une communauté ou d’une famille et à l’extérieur, un personnage vivant mais déjà mort, ce que le philosophe italien Giorgio Agamben nomme l’homo sacer. Ça veut dire littéralement « l’homme qui est mort ». Et l’homo sacer est « l’homme déjà mort de son vivant, le mort vivant, celui dont le meurtre n’a plus aucune valeur judiciaire »[6].

Je regardai les danseurs pétrir le mouvement et je pétris les mots. J’écrivis un texte relatant l’histoire d’un petit garçon, Kamala, qui refusait de grandir. Un Peter Pan contemporain, en somme. Kamala est conscient de l’absurdité de la vie et refuse de grandir par crainte de chuter comme Antoine. Kamala est heureux de rester au sol, dans l’humus, tel un animal. Kamala, ni homme ni bête, allait faire appel à l’imagerie animalière et notamment au loup, banni de la communauté des hommes tout en restant à leur lisière.

Kamala refusait la marche par crainte de la chute, aussi j’associai les propos de danseurs[7] sur la chute (la chute = lâcher prise = ultime jouissance) aux propos sur la chute d’Albert Camus dans le « Mythe de Sisyphe »[8] (la chute = suicide = mise en acte philosophique de la conscience de l’absurdité du monde ).

À mesure que la pièce prenait forme, le texte « Kamala » s’incarnait dans le personnage du danseur James O’Hara. Après une naissance non désirée, son personnage passera par diverses phases avant de s’allonger au sol.

Le hasard est plus présent qu’on ne le croit dans l’art, notamment dans l’approche du chorégraphe. Les fêtes de Noël passées, je lui transmis « Foutu réveillon », un texte e-mailé « comme ça » la veille, sans aucun projet de ma part sinon d’échanger autour des questions de l’immigration.

Sous forme de récit « Foutu réveillon » relatait ma nuit du 31 décembre 2006, nous buvions, nous mangions tout en écoutant entre deux toasts l’amie Catherine, assistante sociale, raconter les mésaventures de Mariama, une jeune femme sans-papier qui fit une tentative de suicide pour échapper à une situation inextricable. Amère, Catherine constata ce soir de réveillon son impuissance à agir.

À la première lecture le chorégraphe souhaitait inclure ce texte dans MYTH. Mais il voulut au préalable approfondir la question en analysant les dilemmes auxquels était confrontés l’assistante sociale. Il me fut demandé de revoir Catherine à Brest pour réaliser un entretien vidéo autour des questions du chorégraphe : « Clarifier de quoi Catherine a peur dans sa fonction … Comprendre l’impasse … Est-ce qu’elle agit pour elle, pour Mariama ou pour tous les sans-papiers ? … En règle générale, comment tu te justifies par rapport à toi-même ? … Que fais-tu avec ta connaissance ? … »

La vidéo et les nombreuses réflexions qui suivirent aboutirent à un nouveau texte, joué par Christine Leboutte. Le chorégraphe proposa discrètement une mise en lien entre ce texte et une scène de danse – la mise en lien est tout l’art de la chorégraphie.

De l’histoire de Kamala à Mariama, les allers-retours entre la pièce et mon travail d’écriture ne cessaient pas. Topor revenait régulièrement à la charge pour rappeler mes engagements d’écriture de l’imaginaire. Mais je continuais à plonger les yeux fermés dans le réel de MYTH.

Février 2007. Studio de répétition Théâtre Bourla, Anvers. Les danseurs quittent le plateau, les mots commencent à poindre, doucement. Le chorégraphe me demande, comme ça – c’est toujours « comme ça », on ne s’y attend pas, ça vous arrive sans signe avant-coureur – d’écrire mes réflexions et observations au sujet des personnages de MYTH. Un coup de canon dans mes plans d’écriture, PATATRAS dirait ma fille de trois ans.

J’oubliais les histoires de Kamala et Mariama pour m’atteler à la tâche. Je pris un malin plaisir à décrire les personnages, imaginer leur pensée et leur évolution dans la pièce. Comme d’autres personnages, celui de Christine Leboutte prit forme dans mon imaginaire en la personne d’une suicidée revenant à la vie. Il a droit à une deuxième chance, possède une large expérience, parle un peu avec tout le monde, se révolte. Ce personnage ancre sa raison d’être dans les mythes d’Orphée et de Sisyphe. Cette place de « quelqu’un qui revient de l’enfer » amène le personnage de Christine Leboutte à partager son expérience, à éprouver la difficulté d’assumer son passé, à être confronté à l’absurdité de l’existence.

16 mars 2007. Dernier filage précédant deux mois de break et une dernière ligne droite de cinq semaines avant la première. La centaine d’échantillons est mise en forme, la structure du spectacle a été conçue en moins d’un mois. 2h00 en quatre parties, comme quatre chapître d’un livre. Au même moment je trouvai ma direction d’écriture, la manière de raconter MYTH. Ce fut une « évidence » : j’épousai le point de vue du personnage de Christine Leboutte et je commençai à raconter la pièce sous cet angle. Le texte « Morsure de l’envie » vit le jour (et se prolonge encore à ce jour pour devenir, peut-être, le « roman de la pièce »). Je trouvai une voix, la voix de cette femme revenant des enfers, je l’aimai déjà, cette femme, j’allai vivre en sa compagnie quelque temps. Je découvris ce jour-là les liens entre son histoire, celle de Mariama, de Kamala et les réflexions ad-hoc. Tout prit sens et cohérence. Ces trois personnages se révélèrent être des homo sacer, des personnes déjà mortes de leur vivant : le personnage de Christine Leboutte revient des enfers, Kamala vit au sol tel un mort, Mariama n’existe pas pour les politiques …

En me projetant dans un personnage de MYTH, je sus comment écrire la danse à ma façon, j’éprouvai un réel plaisir à écrire, je trouvai ma fiction et la liberté d’imaginer.

Topor était aux anges.

C’est pas un peu effrayant toutes ces pérégrinations de l’écriture? m’interpella une amie. Oui, ça l’est mais toujours moins effrayant que la vie. L’écriture, comme la danse, n’est-elle pas qu’un miroir de nous-mêmes ?


[1] Sidi Larbi Cherkaoui et la Cie « Toneelhuis » créent MYTH, symphonie de corps et de chants polyphonique pour 14 danseurs-acteurs et 8 musiciens, Patrizia Bovi et Ensemble Micrologus, spécialistes des musiques anciennes d’Italie et d’Espagne. Représentations en France et à l’étranger à compter de juin 2007. Pour les dates, se reporter au site Internet : http://www.fransbrood.com

[2] Roland Topor est décédé le 16 avril 1997, à Paris.

[3] Roland Topor, Education culturelle, 1981, Centre George Pompidou.

[4] Peter Weiss, Marat-Sade, (1966), éd. De l’Arche, 2000, Paris.

[5] Ma relation à Antoine est évoquée dans le livre « Joël Kerouanton, Sidi Larbi Cherkaoui, rencontres », p 26, à partir d’une scène du spectacle OOK, créé par Sidi Larbi Cherkaoui et Nienke Reehorst avec dix danseurs du Theater Stap.

[6] Medi Belhaj Kacem, La psychose française. Les banlieues, le ban de la république, Gallimard, 2006.

[7] Des entretiens autour de la question : « À quoi tu penses quand tu chutes en danse » ont été réalisés auprès de Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet, Alexandra Gilbert et Peter Jasko.

[8] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, coll. « Folio Essais  », 1985


écrit par Joël Kérouanton _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne le 21 novembre 2015

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