Pour des bâtis de la subversion 

rubon250-33940TEXTE PUBLIÉ DANS L’OUVRAGE COLLECTIF ‘‘ 10 ANS D’ACTIONS ARTISTIQUES, AVEC LA REVUE CASSANDRE, UNE DECENNIE DE COMBAT CULTUREL EN PENSÉES ET EN ACTES. PRÉFACE DE ROBERT ABÉRICHED », PARIS, L’AMANDIER  / CASSANDRE-HORSCHAMP, 256 pp, FÉVRIER 2006, pp. 61.

La « collision » de l’art et du social provoque un bain de jouvence, vitale pour nombres d’artistes, vitale aussi pour les « sans »- parole, droit, liberté, éducation -, ceux qui tentent au jour le jour de résister contre un environnement mortifère. Pour prouver au monde que l’on peut être différent de ce qu’on paraît être. Pour s’inscrire dans des territoires imaginaires et développer un rapport créatif au réel. Des lieux existent, des équipes se battent, des artistes aiment s’y perdrent pour chercher de nouveaux codes.

L’art trouve souffle dans les lieux de la difficulté et de la révolte (prisons, hôpitaux, CAT, quartiers et territoires délaissés…) mais l’art est en difficulté. Parce qu’il n’agit pas assez là où il pourrait se renouveler, parce que l’action sociale au sens large – santé, justice, éducation…– est prise en otage par la libéralisation rampante et le contrôle social qui l’accompagne. Cette action sociale administre les populations comme l’on gère des stocks et, pour ce qui nous concerne, se réfère à des critères occupationnels pour envisager les pratiques artistiques. L’art est rarement considéré dans notre société utilitariste, sauf à combien il vaut.

Nul ne peut maintenant ignorer que nombre de gestionnaires de l’action sociale, normopathes commerciaux reconvertis dans l’humanitaire, rejettent l’idée d’exception culturelle. Seule la culture-vitrine compte, au détriment de la culture du sens. Trop subversive.

Un secteur culturel tendant vers l’uniformisation, une action sociale sécuritaire, la rencontre art / social peut parfois donner des cales aux mains, faire travailler les équipes dans d’impossibles conditions, sans filet ni espace, peut-être par crainte de ce que l’art peut provoquer, questionner. La pratique artistique stimule un questionnement critique sur la place qu’est donnée à ses acteurs. L’éthique – Comment devrons-nous vivre ensemble ? Quels sont les principes communs qui rendent cette vie possible ? – et la politique au sens large – Quelles sont les règles communes ? Qui peuvent faire vivre ces principes et en permettre l’exercice ? sont de fait régulièrement convoquées. Cette mise en marche de la pensée peut trouver sa légitimité si et seulement si le geste artistique se confronte avec un public. Ce qui peut rapidement devenir une gageure. Mais cet événement se produit, plus souvent qu’on ne le croit, ouvrant la voie à un geste artistique surprenant, tant il déplace les frontières du connu.

Enfin, l’action artistique en milieu social ne se fait pas sans douleur. L’artiste peut être un accélérateur d’existence autant qu’un créateur de désert. Il s’agit de penser la place des passeurs que sont les travailleurs sociaux ou autres soignants. Passeurs essentiels en amont, en cours et en aval de l’action, quand le participant retrouve son quotidien et les murs qui l’accompagnent.

Comment construire les indispensables bâtis de Deligny, ces espaces perdus où tout semble encore possible ? Cet « éducateur de l’extrême » partait jouer avec sa Grande cordée dans les théâtres, villages et centres culturels, pour financer l’itinérance des jeunes délinquants et psychotiques qu’il accompagnait. « Ce que j’appelle un bâti », disait  Deligny, « ça vient de l’histoire des uns et des autres, de leurs projets, de leur vigueur, de leur entrain, de leurs modes d’entente, du lieu et des environs ». Ce sont ces bâtis qui nous servent de boussoles, qui nous donnent l’indispensable sens pour tenter encore et encore de vivre ensemble.

                                                                                                                        Joël Kerouanton,

                                                                                                                        éducateur-auteur

Éducateur spécialisé, Joël Kerouanton exerce actuellement en CAT artistique (Centre d’Aide par le Travail CECILIA), en région parisienne. Ouvrages parus : Sidi Larbi Cherkaoui, rencontres, éd. l’œil d’or, Paris, 2004 et Hors-scène : du handicap à l’aventure théâtrale, éd. érès, Ramonville Saint Agne, 2005.

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écrit par Joël Kérouanton _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne 20 novembre 2015.