Aller vers une histoire qu’on peut reconnaître (Nienke Reehorst)

Eastman-PROPOS RECUEILLIS POUR LE FESTIVAL « LES GRANDES TRAVERSÉES », BORDEAUX, 2005.

Danseuse et chorégraphe formée à l’Académie de danse de Rotterdam, Nienke Reehorst (1964) travaille tout d’abord pour des compagnies de danse et de théâtre aux Pays-Bas (1986-1991). Elle poursuit son parcours de danseuse avec Wim Vandekeybus (1991-1996), et ensuite avec Meg Stuart, Ted Stoffer et Christine de Smedt des ballets C. de la B. En tant que chargée de cours indépendante, elle intervient auprès de groupes très différents en Europe, aux États-Unis et en Amérique du Sud. En outre, Nienke Reehorst travaille depuis 1998 auprès de personnes handicapées mentales et physiques. Commencée au CREAHM Bruxelles (Association CRÉAtivité et Handicap Mental), son expérience s’est prolongée au cours d’animation de stages internationaux (2000-2004) en Thaïlande et en Italie. C’est à cette période qu’elle rencontre les acteurs du Theater Stap.

« J’ai été invité avec Sidi Larbi Charkaoui a créer un spectacle dansé avec quelques-uns des comédiens du Theater Stap. Compagnie de théâtre installée à Turnhout en Belgique, le Theater Stap a été fondée il y a 20 ans et regroupe des comédiens porteurs de handicap mental. Le but du travail était de réaliser une création artistique ensemble, alors nous ne souhaitions pas avoir un accès à leur dossier psychologique avant de commencer.

Au début de la création en 2000, nous n’avions pas d’idée vraiment précise du spectacle. Nous voulions juste savoir si, en se rencontrant et en travaillant ensemble, nous pouvions trouver un langage commun et des thèmes qui pouvaient parler à chacun d’entre nous. Nous avons effectué de multiples improvisations de textes et de mouvements à partir de différents thèmes, en plus des entraînements physiques chaque matin. Entre temps, nous avons eu de nombreuses discussions au sujet de la vie, de l’amour, de la mort… Des sujets communs à nous tous…

À partir de tous ces éléments, la pièce s’est construite scène par scène. En partant par exemple d’un exercice de mouvement : l’exercice « s’endormir et se réveiller » qui consiste à apprendre à tomber au sol et à se relever doucement  est devenu la scène du suicide, inspirée par les paroles d’une chanson et par une conversation que nous avions eue avec l’un des comédiens. De la proposition théâtrale de Catherine qui peut pleurer sur scène comme si c’était vrai et qui aime véritablement jouer cette émotion, nous avons élaboré la scène des pleurs.

D’autres scènes sont venues suite aux propositions des comédiens pour nous montrer un rêve, un désir, un fantasme… Des personnages apparaissent ainsi dans la pièce comme un chanteur de pop, un karaté kid, une miss Belgique et trois femmes qui désirent devenir mère et avoir un enfant à elles.

Je ne cesse d’apprendre que le mot « handicap » fait parfois référence à notre capacité à vivre de façon indépendante dans une société individualiste. Si l’on sort de ce cadre commun, ce qui peut paraître comme un handicap peut-il aussi devenir une force et une beauté incommensurables ? Dans « Ook », Kriss oubliait son texte mais se battait pour le retrouver avec une présence théâtrale énorme. Ce qui amplifiait la force du propos de l’interprète et de la pièce.

Mais le handicap est bien réel, tout dépend comment on reçoit la façon d’être. L’idée de repérer les forces plutôt que les faiblesses peut nous amener beaucoup plus loin dans la recherche corporelle et théâtrale. Ce sont des choses que je savais, mais qui sont apparus ici avec plus d’acuité.

C’est quoi la diversité de l’individu ? Un être est construit dans une globalité, avec des facettes diverses. J’essaye de ne pas faire un « focus » sur la fragilité annoncée de Nadine mais de travailler autour de sa force physique, son humour, son rythme. Comme avec les autres interprètes, Larbi et moi avons senti la nécessité de recevoir leurs gestes, leurs histoires. C’est une position de retrait, d’ouverture vers une histoire qui n’est pas la nôtre. Mais que l’on peut quand même reconnaître.

Passer beaucoup de temps avec eux me renvoie à des questionnements : qui suis-je, comment je fonctionne et que sont mes handicaps à moi ? Ce n’est pas eux qui m’apprennent, c’est moi qui travaille cette question en leur compagnie. Ils vivent avec moins de « filtre », ce qui permet de clarifier la relation : on sait dans quel état émotionnel on se situe avec eux. Cette clarté relationnelle permet de me sentir comme un poisson dans l’eau. Même s’il ne faut rêver, ce ne sont pas des êtres angéliques, ils ont un fort caractère, nous avons des oppositions, ce n’est pas toujours simple. »


écrit par Joël Kérouanton _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne 30 novembre 2005 et dernière modification le 01 novembre 2015

© Photo  _ Koen Broos