[Entretien] Cinq questions à Joël Kérouanton

 Unknown-1TEXTE PUBLIÉ PAR LE BLOG DE L’AMD06 – 19 Juin 2013 (En savoir plus)

  Nous poser des questions à nous-mêmes ne nous retiendra pas d’en poser aux autres ; bien au contraire. Surtout s’il s’agit de creuser le sillon de l’écriture, ou des écritures.

  L’entretien que nous vous proposons est le fruit de plusieurs mois d’échanges avec l’écrivain Joël Kérouanton [1]. Qu’il soit chaleureusement remercié ici pour la confiance qu’il nous a témoignée par son implication.

La phrase de la vie, c’est plus qu’une inscription, c’est une écriture – Jean Oury [2].

Sans trop savoir pourquoi, mais, pour autant, sans avoir l’air de trop nous éloigner, la figure de cet auteur-psychiatre s’est imposée à nous, à la lecture de vos livres. Il sera un peu le troisième personnage de cet entretien…

Mais tout d’abord, peut-être pouvez-vous, Joël Kérouanton, nous présenter davantage votre trajectoire…

Au mot ‘‘trajectoire’’ je préfère le mot ‘‘devenir’’. Nous sommes en devenir. Vous êtes en devenir. Je suis en devenir. J’aime me dire que les cartes sont constamment remises en jeu. Mais je vous vois venir : vous avez besoin de mesurer ce que le temps produit chez l’Homme, vous avez besoin de regarder dans le rétroviseur pour soupeser votre interlocuteur… Il y a ici  deux pages au départ d’une « bio-biblio-presse » qui racontent ce que vous nommez une trajectoire,si tant est qu’on puisse dire quarante cinq ans d’une vie : une vie ne se raconte pas, elle se fabrique dans l’ici et maintenant, dans les interstices, les hasards, les rencontres, parfois heureuses, parfois non. J’aime cette idée que les belles rencontres font gagner de la liberté, une augmentation de liberté signifiant une plus grande capacité d’agir. J’espère que les rencontres à venir élargiront plus encore l’horizon.

dd

Que ce soit dans ça déchire à Rouen ou à propos de votre parcours professionnel dans l’éducation spécialisée, vous évoquez « la maladie de l’ennui ». Vous parlez encore de la nécessité de « titiller l’ennui ». Quelle réalité recouvre ces expressions, dont il faudrait se prémunir ?

L’ennui est un concept qui devrait être pensé, travaillé, discuté dans toutes les écoles de travail social, de santé ou d’éducation ! Un concept dans le sens où il est levier pour penser la complexité de l’action sociale/sanitaire/éducative. Un concept pour tenir debout, pour assumer l’incertitude de l’action, pour aider à aller chercher les savoirs de la nuit, les situations anodines, invisibles, indicibles. L’ennui est un concept porteur à tel point que bon nombre d’initiatives se sont développées grâce à lui. Allez dans un établissement et service social ou médico-social, et interrogez les personnes qui y travaillent : au fil de la conversation elles vous diront qu’elles ne savaient plus pourquoi elles exerçaient leur métier d’accompagnant, qu’elles ne percevaient plus de sens, qu’elles n’éprouvaient plus l’envie d’agir. Panne de moteur. Absence de stimulation. Paralysie du temps.

Ces mêmes personnes vous diront qu’être créatif était l’unique porte de sortie du non-sens dans lequel elles s’engluaient. Petit à petit elles ont commencé à s’inventer un espace. À se fabriquer un imaginaire. À rêver d’un autre mode de relation possible en présence des accompagnés.

J’ai pris conscience de l’importance de l’ennui en écoutant les dires d’un des organisateurs du festival Art et déchirure, prénommé « le Taiseux » dans ça déchire à Rouen. C’est le contexte du service dans lequel il exerçait en tant qu’infirmier psychiatrique qui l’a amené à créer ce festival. Je l’évoque d’ailleurs dans le livre: « Inutile de préciser que le Taiseux tourne en rond. Les experts pronostiquent la maladie de l’ennui. Son cas est particulièrement inquiétant. Le corps médical ne dispose pas, à l’époque, de traitement pour la chose. À tourner en rond le Taiseux devient plus fou que les fous. Peut-être est-ce pour se soigner que l’homme se lance corps et âme dans le théâtre ? » [3]

Je me suis aussi beaucoup ennuyé dans mes fonctions d’éducateur spécialisé, du moins dans les premiers temps de pratique professionnelle. Non pas que je n’eusse rien à faire, mais ce que j’avais à faire ne me permettait pas, suffisamment, d’aménager des espaces où l’accompagné et l’accompagnant se révéleraient autrement qu’ils ne le sont en apparence. Car l’enjeu est bien de créer des circonstances pour que ce binôme fasse un pas de côté. Des circonstances où les deux seraient utiles, nécessaires, indispensables, en tant que chercheurs, pour réaliser quelque chose qui n’existe pas encore.

Ce pas de côté je l’ai trouvé dans la pratique artistique. Je pense à cette femme rencontrée en Établissement et Service d’Aide par le Travail artistique, alors que j’exerçais en tant qu’éducateur spécialisé. Aucun atelier ne souhaitait l’accueillir, que ce soit en marionnette, théâtre ou musique. Elle ne cessait de dire sa volonté d’exercer dans cet ESAT, mais elle ne trouvait pas – et nous non plus – d’espace dans lequel elle pouvait mettre sa main à la pâte. Pendant longtemps elle ne travailla pas, et nous avons accepté qu’elle soit accompagnée dans le cadre de son projet personnel, qui était d’écrire, alors que l’environnement social ne cessait de dire, en gros : « ce n’est pas avec sa poésie qu’elle va s’insérer professionnellement ». Ce projet d’écrire fut validé, peut-être avions-nous su trouver les mots pour le défendre. Pourquoi ? Parce que la recherche de cette femme était la nôtre – plusieurs professionnels en poste pratiquaient l’écriture créative. Parce que son écriture nous aidait à re-définir les contours du genre poétique. Parce que ses mots, leur agencement, nous faisaient autant penser/panser nos écritures qu’elle pensait/pansait la sienne. Il y avait bien une co-recherche. Sans elle point d’écriture – en ce qui me concerne. C’est elle et d’autres qui m’ont enseigné l’écriture. En même temps, sans ce pas de côté lexical réalisé durant ces neuf années en ESAT artistique, je n’aurais jamais pu mener à bien un accompagnement juste. Il me fallait être moi aussi dans une dynamique créatrice, autant que l’étaient ces artistes atypiques.

La jeune femme passa beaucoup de temps à écrire, elle apprit à réécrire, encore réécrire. Aiguiser son geste. Retravailler chaque mot. Rater. Rater mieux aurait dit Samuel Beckett. Jusqu’au jour où la fermeture du lieu où nous exercions l’a amenée à fréquenter un atelier de danse à l’ESAT l’oiseau-mouche, à Roubaix. Elle croise Christian Rizo, un chorégraphe de réputation internationale, et l’interpelle : « Hé Christian, qu’as-tu fait de la poésie de ton enfance ? ». La conversation s’engagea rapidement. Les circonstances ont fait que Christian Rizo fut sensible à la question de la jeune femme. Et que la jeune femme avait des choses à dire sur la poésie. Le chorégraphe l’associera peu après à sa nouvelle création De quoi tenir jusqu’à l’ombre.

Généralement la question qui prévaut est : quel protocole éducatif mettre en place pour aider l’accompagné ? Et non pas : qu’est-ce que les accompagnés enseignent aux accompagnants ? Qu’avons-nous à apprendre d’eux ? C’est cette danse à deux que suggère la psychothérapie institutionnelle, initiée et pratiquée, entre autres, par Jean OURY. Un déplacement des rôles. Un décrochage des postures. Un décloisonnement. Une déterritorialisation. Une danse que j’ai pratiquée aussi au Lycée expérimental de Saint-Nazaire, par la co-écriture de Balises Xp, un livre qui ne précise pas qui est élève, professeur ou auteur, démontrant par ce geste le déplacement nécessaire des rôles dans la collectivité éducative. Un déplacement pour éviter l’ennui. Et se surprendre dans l’exploration d’un territoire imaginaire, le sien autant que celui de l’autre.

Unknown-2

Pour que quelque chose se passe, il faut que quelqu’un s’en aperçoive, sinon on rejoint la feuille blanche du cahier du veilleur de nuit qui dit : Rien à signaler. (Jean Oury)

Existe-t-il une approche clinique de l’écriture, comme au « chevet » d’une expérience singulière à « signaler » ? Et, si oui, est-elle compatible avec la fiction ?

Si l’approche clinique de l’écriture consiste à comprendre de l’intérieur des lieux médicaux, médico-sociaux, sociaux ou éducatifs, à avoir de l’empathie pour les personnes que je croise, à rendre compte des trajectoires singulières que je rencontre, à traduire en mot le « rayonnement » reçu dans ces rencontres, je dirais que je me retrouve dans cette expression. C’est même intrinsèquement inscrit dans le processus de mon travail. Dans Hors-scène (le récit d’une expérience d’éducateur en ESAT artistique), je ne pouvais écrire à l’insu des personnes accompagnées, d’autant que certaines me lisaient au moment de la publication. L’ouvrage prenait forme dans un aller-retour entre des temps d’écriture et des temps de lecture où mon manuscrit circulait et était discuté, tant avec les accompagnants qu’avec les accompagnés. Il y avait du pain sur la planche : l’enjeu était de mettre en récit les trouvailles de chacun pour vivre le quotidien professionnel. Un quotidien parfois anodin, qui, sans cette écriture diariste, restait lettres mortes et se traduisait par ce fameux R.A.S – Rien à signaler.

Je n’attendais pas de validation de la part des lecteurs, mais il m’arrivait parfois que j’intègre leurs réactions, leurs commentaires, leurs questionnements, pour être au plus près de l’expérience de chacun. Au plus près cela signifiait être le plus juste dans la forme de restitution de cette expérience. Comme peut le faire un travailleur social lorsqu’il associe l’accompagné aux écrits professionnels qui le concernent.

  Ceci étant, ce n’est pas l’expérience qui importe en soi, même si elle est « singulière » : l’expérience ne concerne que les personnes qu’elle a touchées. Ce qui importe, c’est la place et le sens qu’un texte donne, par sa forme, son récit, son langage, à cette expérience.

Vous amorcez votre entretien par une référence au livre ça déchire à Rouen, un livre relatant le point de vue d’un spectateur lors du festival Art et déchirure, à Rouen. Immergé dans ce festival à l’occasion d’une résidence d’écrivain, j’ai tenté de raconter cet événement en adoptant plusieurs points de vue, en enfilant les vêtements des différents protagonistes (les organisateurs, le spectateur, le journaliste, le politique). J’y ai ajouté des récits de spectacle ou d’expositions, tramés par des propos de François Tosquelles [4]. La véritable question fut : comment parler d’un événement culturel majeur, qui croise des champs qui n’ont habituellement rien à faire ensemble  . C’est cette friction d’un monde à l’autre que j’ai voulu signaler, et la fiction m’a aidé à jouer entre ces mondes, à les mettre en miroir, à interroger l’un et l’autre dans leur singularité. Je dis bien à jouer entre ces mondes : la fiction appelle au ludique, à l’humour, au grinçant parfois. Ce que les écrits traitant du champ social ou psychiatrique font rarement.

En revanche, en écrivant mes expériences d’éducateur spécialisé, notamment dans Hors-scène, la fiction ne fut pas sollicitée. Comme si je ne m’autorisais pas à y aller. Sans doute par préoccupation éthique : vivant une partie de mon quotidien avec les accompagnés, il m’était difficile de les considérer comme des personnages de fiction – même si je sais qu’écrire c’est parfois trahir. Pour que les personnes que je côtoie dans le réel puissent trouver présence dans l’écriture fictionnelle, il me faudrait trouver une approche métaphorique. Pour l’instant je ne cherche pas à cet endroit.

images

Dans Trouble 307.23, vous plaidez, d’une certaine manière, pour la révélation des « leviers intellectuels » qui mettent en marche, en création ; qu’on se les ré-approprie ou qu’on les détourne, comme c’est le cas finalement avec la classification DSM-III que vous morcelez à des fins nouvelles. Quel est l’enjeu de cette mise en lumière des catalyseurs de la pensée ? Se reconnaître d’une filiation ? Avoir la volonté d’inscrire toute nouvelle expérience dans la continuité d’un grand récit collectif ?

  C’est d’abord une mise en lumière pour soi-même. Un éclairage de choses déjà éprouvées mais jamais mises en mots. Il s’agit donc moins de se reconnaître d’une filiation que de se connaître agissant et pensant. Un levier, c’est quelque chose qui aide à grandir, à lever le bout des pieds, à voir plus loin que le bout de sa lorgnette. Un levier intellectuel, ce n’est pas moins qu’un levier émancipatoire. Après avoir lu Michel Foucault, on se sent bien. Après avoir lu et détourné Foucault, on se sent pousser des ailes pour affronter le monde. Après avoir lu et détourné et ri grâce à Foucault, on peut accepter de chuter en riant à gorge déployée : on sait qu’il y aura toujours Foucault pour se relever.

Alors vous évoquez de nouveau la notion d’expérience, à inscrire éventuellement dans la continuité d’un grand récit collectif. Peut-être. Mais c’est surtout traduire son expérience en connaissance, et partager cette connaissance en lui trouvant une forme en adéquation avec le propos. Et là l’affaire n’est pas gagnée d’avance. Dans Trouble 307.23,l’inscription dans un grand récit collectif est une hypothèse et elle a fonctionné et fonctionne toujours autour d’une idée simple : qui est fou et qui ne l’est pas. Tous les enfants en ont joué, se sont posés la question, en parlent aisément, parfois en riant, parfois en se moquant. Ça fait partie de nos histoires, de l’Histoire. Avec Philippe Duban, qui m’accompagna dans l’écriture de ce livre, nous avions envie que les lecteurs puissent jouer comme des enfants, compter leurs critères diagnostiques, s’évaluer en riant, parfois en riant jaune. Exemple de critères diagnostiques prélevés dans le DSM-III et remis à dessein dans leur état brut (sachant que quatre à cinq de ces critères suffiraient à définir le trouble psychiatrique) : « nausée les jours d’école / incapacité à se détendre / ne sait pas interpréter les proverbes / met toujours ses vêtements dans le même ordre / ne recherche pas spontanément sa mère / fait l’école buissonnière. déf. : au moins 5 jours durant un minimum de deux ans / pour les filles : désir prégnant et persistant d’être un garçon ; elle grandira et deviendra un homme / départ soudain de son lieu de travail / etc. »

Et nous souhaitions aller plus loin : que les adultes souffrant d’autisme, accueillis dans l’Établissement et Service d’Aide par le Travail initié et dirigé par Philippe Duban, puissent eux-mêmes s’amuser de ces critères diagnostiques, s’en amuser et les chanter en chœur. Et, par là, nous inviter à penser nos enfermements, présupposés, divagations et libertés.

L’approche ludique fait partie intégrante de mon travail, sans quoi rien ne peut se dire et se penser : la révolution est d’abord ludique nous rappelait le situationniste Guy Debord et il avait raison. Le jeu est à la fois une source majeure de création culturelle et le paradigme de toute attitude anti-objectivante. Jouer avec les critères diagnostiques comme j’ai pu le faire dans Troubles 307.23et comme peut le pratiquer le lecteur, s’apparente à une action libre, sentie comme fictive et dénuée de toute utilité. Ça ne sert à rien de s’amuser à savoir si nous relevons ou pas de critères diagnostiques. Ça ne sert à rien au sens premier du terme. Mais nous le faisons car nous savons que nous sommes parfois sur un fil et qu’un rien pourrait nous faire basculer de l’autre côté du miroir. Un rien : une nouvelle situation personnelle ou familiale, un nouveau contexte politique, etc. Jouons, tant qu’il est encore temps. Jouer sans avoir aucun autre but que de jouer.

images-1

Dans l’écriture, quelque chose est perdu qui reste dans le musement [l’infini du penser – NDLR]. Evidemment. Le continu ne peut pas passer, tout entier, sans perte, dans le discontinu. (Jean Oury)

Le travail de la forme dans l’écriture est-il une tentative pour rendre cette perte supportable ?

Non seulement la perte m’est supportable, mais elle m’est nécessaire ! Ce que j’apprécie dans le geste de l’écriture est de ne pas me reconnaître dans le texte fabriqué. Ne plus savoir qui je suis. Changer de milieu. Suivre le narrateur et non ma pomme. L’art de l’écriture ne sert-il pas à essayer de nouvelles identités importantes ? Ne sert-il pas à s’y voir, dépris de soi-même ? Je ne peux savoir qui je suis, sinon par un détour ailleurs, dans un langage à inventer, dans une autre scène, lors d’un pas de côté. Dans un autre que moi-même, qui ne se répète pas. L’idiotie guette toujours.

images-3

Aujourd’hui, comment appréhendez-vous le fait d’accompagner, des étudiants éducateurs spécialisés notamment, dans l’écriture ?

Les éducateurs spécialisés, comme l’ensemble des professionnels du travail social, éducatif ou sanitaire, sont à la peine avec cette question de l’écriture de leur pratique. J’ai envie de dire : naturellement à la peine. Car l’écriture, qu’elle soit littéraire ou professionnelle, ne s’apprend pas. Elle se crée. Se tente. Se provoque. Se risque. Se lit, aussi – écrire c’est lire et lire c’est écrire.

Se pose alors la question : comment faire ? Il n’y a pas de recette – ça se saurait. Tout l’enjeu est de trouver une forme d’écriture pour dire la pensée au travail dans le champ éducatif et social. Et non, comme je l’entends souvent de la part des étudiants : qu’est-ce qu’il faut écrire pour que ce soit bien. Pour avoir son diplôme. Ce qui est, soit dit en passant, extrêmement légitime. Mais le risque est grand que l’institut de formation devienne une machine à certifier. Une machine tout court, déshumanisante, désintellectualisante. Où l’étudiant est accusé de ne jamais coller assez au modèle. Et, voulant à tout prix coller au soi-disant modèle pour obtenir son diplôme, sa pensée va paradoxalement s’appauvrir au fur et à mesure que l’horizon de l’examen pointera. Il adaptera sa pensée au référentiel de compétence, mais esquivera la pensée de la complexité, les vraies questions éthiques (Faut-il aimer pour accompagner, Qu’est-ce qui explique que l’animal soit parfois le dernier recours identitaire, Peut-on ne pas être de gauche en travail social, En quoi l’assistance sexuelle serait-elle légitime, Qu’est-ce qui explique que la désobéissance civile participe de la mise en œuvre du travail social, etc.)

Pour favoriser cette écriture de la complexité, il s’agit d’accompagner la prise de risque chez l’étudiant, de l’aider à l’appropriation critique des enseignements, à questionner son positionnement professionnel – « son art de faire ». Tout l’enjeu est d’inventer des espaces de travail non évalués, adultérisants, transversaux à la formation, où les écritures peuvent être différenciées : l’écriture intime (ce que je garde chez moi), partagée (ce que je partage avec les formateurs et étudiants) et académique (ce que je rends public pour le diplôme).

Un travail libre, ouvert aux « écritures plurielles », à ce qu’on pourrait nommer les différents « genres » ou « styles d’écriture », où l’on peut faire l’hypothèse de la transposition d’un genre à un autre  ; la découverte de sa propre langue, de sa musicalité dans l’écriture, donne des facilités pour s’approprier et développer son écriture professionnelle, une écriture commune adressée à l’ensemble des acteurs du champ social. Des exemples d’écritures plurielles, qui ne sont pas forcément à choisir puisqu’elles peuvent aussi bien co-exister : slam, lettre imaginaire, récit de formation dont le personnage principal est l’étudiant-héros, dialogue imaginaire (entre l’étudiant et un travailleur social, un usager, un politique, un chercheur…), formes poétiques, nouvelles en usant du « je », « tu » ou « il », lexique du travail social, abécédaire, récit sous la forme de bandes dessinées, etc. Tout l’inverse d’un plan tout fait, d’une forme précuite. Et rien de mieux pour cela que de rencontrer, annuellement, des chercheurs de haute volée qui sont souvent les plus humbles et évoquent avec merveille le tâtonnement fragile de l’écriture, l’importance de trouver une forme esthétique à cette écriture, les étalons qu’ils mettent eux aussi dans leur tête avant même que les soi-disantes normes universitaires ou professionnelles ne s’abattent. Le premier combat est la lutte contre l’autocensure.C’est d’ailleurs le propos final de l’ouvrage çadéchire à Rouen : […] C’est toujours la même histoire : au lieu de constater tout bêtement que les valeurs, c’est ni plus ni moins des mirontons comme vous et moi qui les font, aussi plats, aussi cons, aussi limités que vous et moi et sûrement pas infaillibles, les gens ils ont toujours derrière la tête, ce qui fait qu’ils peuvent jamais le voir en face, ce modèle idiot de comment le monde est fait, qu’y a quelque part dans les hauteurs une espèce de dépôt des poids et mesures où on trouve les étalons de tout ce qu’il faut dire et de ce qu’il faut pas dire, de ce qu’il faut penser et de ce qu’il faut pas penser, et toutes les fois qu’ils voudraient en sortir une ils se demandent ce que l’étalon va en dire. Si elle sera à la bonne longueur ou si elle va pas avoir l’air trop minable, alors neuf fois sur dix après avoir bien réfléchi ils préfèrent la rentrer en douce, ils ont trop peur d’avoir l’air con. […] [5]

Dans le sens de François Tosquelles, j’ai toujours essayé non pas de formater les étudiants à la pensée dominante ou attendue, mais de les aider à déployer leur pensée, et trouver une forme pour la dire. De toute façon je n’ai ni goût ni talent pour le façonnage des caractères, des pensées et des agir. Ce qui ne m’empêche pas d’œuvrer pour la créativité. Je pense à Julien Firoud, un étudiant qui vient de clore sa formation. Je l’avais accompagné dans un travail d’écriture pour son diplôme d’État d’éducateur spécialisé, un document d’une dizaine de pages relatant la façon dont l’étudiant centre son analyse sur le travail en équipe. Cet étudiant a eu un parcours universitaire (Master 2) avant son entrée en formation, il savait écrire, la technique de l’écriture n’était pas le problème. Ceci étant il rencontrait un blocage comme rarement il n’avait rencontré jusqu’à alors. Cela le faisait douter sur ses propres capacités à écrire et donc à penser la place de l’équipe pluri-professionnelle dans l’organisation, et surtout à analyser son rôle d’éducateur au sein de cette équipe. Il a trouvé une entrée par le récit, en restituant un entretien avec un ‘‘usager’’, au ‘‘chevet de l’expérience’’, dans un langage écrit-parlé où la gouaille de la rue le disputait aux mots issus de la vie quotidienne en CAARUD (Centre d’Aide et d’Accompagnement à la Réduction des risques vers les Usagers de Drogue).

Une approche de l’écriture qui lui permit de produire une analyse approfondie du travail d’équipe mené auprès de cet ‘‘usager’’, et de rendre compte de la façon dont cette équipe s’était dépatouillée d’une situation très problématique. Comme s’il devait rendre compte de son quotidien empêtré dans le quotidien de l’ ’’usager’’, avant de produire un propos généralisable. La suite il la raconte mieux que moi, dans une lettre qu’il m’adressa en toute fin de formation, un peu comme un bilan/perspective du travail mené ensemble. L’extrait ci-après dit mieux que je ne pourrais le dire les enjeux d’une relation formateur/étudiant autour de l’écriture. Des enjeux valables pour toute forme de compagnonnage (écrivain/écriveur, éduquant/éduqué, soignant/soigné, artisan/apprenti), un compagnonnage que cet étudiant défini par : « reconnaître à l’autre la même intelligence qu’à soi ». Que je reformulerais par : « tolérer la similitude entre soi et l’autre qui nous paraît si différent ».

L’écriture advient souvent par des rencontres / non-rencontres ; je crois qu’avec cet étudiant il y a eu rencontre. Les belles rencontres font gagner de la liberté ; je lui laisserai donc le dernier mot de cet entretien :

« L’amitié, dit Brecht, c’est une exigence bienveillante. Cette exigence, tu l’as eue à mon égard, en m’accompagnant, en me poussant à m’autoriser des choses, bien plus que ce que je voulais bien m’autoriser. Quel formateur aurait été assez fou pour s’enthousiasmer face au premier texte que je t’ai apporté, en juin 2012 ? Qui aurait été assez fou pour m’accompagner avec une telle amitié dans ma propre folie ? Qui m’aurait poussé loin du sentier, à aller chercher de nouvelles voies, de nouveaux paysages, de nouveaux horizons ? Là où beaucoup étaient dans l’injonction à la production, à produire de la page comme si on était payé à la quantité, toi, tu acceptais et assumais que le doute, l’angoisse du vide et de la page blanche, c’était du travail. Tu acceptais que le temps à prendre pour cheminer dans cette réflexion nous était propre, tout en nous ramenant aux impératifs de la commande. Ce juste milieu, qui m’a permis d’être dans les clous, mais à une autre place, une place beaucoup plus satisfaisante, était bien plus stimulant. (…) Par ta bienveillance et ton amour du mot, tu m’as aussi accompagné à m’autoriser à m’emparer de l’écriture. L’investir de tous les côtés, par tous les endroits. Jouer, essayer, effacer, annuler, revenir, tâtonner, se perdre, se retrouver. Et travailler, toujours. Lire. Écrire. Et lire encore. Et écrire encore. Tu m’as aidé à me décomplexer face à l’écriture. S’autoriser à trouver tous les biais possibles dans l’écriture, pour faire se confronter le théorique et le sensible. Travailler à rendre compte du mieux que l’on peut du réel, du sensible, de l’indicible, révéler ce qui se cache derrière le geste, le regard, la parole, tenter de rendre compte de la rencontre, sans pour autant jamais l’épuiser (ce qui est à la fois terrible et magnifique). C’est aussi revenir à une grande humilité que de pratiquer cet exercice de l’écrit. Parce que c’est justement accepter qu’on n’épuise pas le réel, quand bien même on tente d’en rendre compte. Et que pour autant il faut le tenter, à chaque instant, jusqu’au dernier souffle ».


Note :

[1] Derniers ouvrages parus :
  (Retour au texte)

 – ça déchire à Rouen, Champ social éditions (2012)


Balises Xp (avec le lycée expérimental de Saint-Nazaire), nuit myrtide édition (2012)

[2] Jean Oury, psychiatre et psychanalyste français dont le travail s’inscrit dans le courant de la psychothérapie institutionnelle; fondateur de la clinique de La Borde. Les citations reprises ici sont extraites de A quelle heure passe le train… conversations sur la folie (Jean Oury, Marie Depussé, Calmann Lévy, 2003). Le titre fait référence à la question posée par François Tosquelles lors de son arrivée à la clinique de La Borde, à la vue des pensionnaires assis sur les marches. | Retour au texte

http://www.editions-calmann-levy.com/livre/titre-156596-A-quelle-heure-passe-le-train-auteur-ecrivain-Jean-Dr-Oury.html

[3 ça déchire à Rouen, J. Kérouanton, Champ social, 2012 | Retour au texte

[4 François Tosquelles (1910-1995), psychiatre catalan, militant engagé, fuit l’Espagne franquiste. En compagnie de Lucien Bonnafé et Jean Oury, François Tosquelles est l’initiateur du mouvement désaliéniste, le promoteur du courant de la psychothérapie institutionnelle et de la transformation des hôpitaux psychiatriques à travers l’expérience de Saint-Alban. | Retour au texte

[5] François TOSQUELLES in  ça déchire à Rouen, J. Kérouanton, Champ social, 2012 | Retour au texte