Hune histoire de spectateur

Hune histoire de spectateurHune # 12, décembre 2012, pp. 2-3.

L’histoire : pour sortir de leur huis-clos, et peut-être sauver leur duo, un homme doit raconter à une femme le spectacle myth, du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui

Un genre : roman

Un nom : myth(e)

Des chiffres : 240 pages – 21 chapitres – 1 année de résidence d’écriture à Anvers, dans la compagnie Toneelhuis, au Théâtre Bourla. 5 années de ponsage, recalibrage, collage, vissage  – 169 nuits blanches – 3 versions

Un extrait : chapitre Ier

Nota Bene : ce manuscrit n’a pas encore rencontré son éditeur, ce qui ne l’empêche pas de rencontrer les lecteurs de Hune

                                                                                    – 1 –

Novembre 2002. On s’est rencontré sur Rien de rien. En un coup d’oeil on savait. C’était ça. Une réception commune d’un même spectacle. Un frisson simultané. Et surtout, l’inutilité d’en dire davantage. On avait compris la même chose, capté les mêmes gestes, interprété la même histoire.

L’aura dégagée par ce théâtre dansé était si forte, qu’elle nous englobait et nous procurait une sensation de vide, de dépossession, telle une petite mort. Ou plutôt un retour à la vie après la mort.

On quitta le Théâtre en silence. Tout était dit.

Cette chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui nous a permis de passer une soirée ensemble, face à des danseurs incroyables. Comme deux gamins, nous avons conclu cette nuit-là par un pari : se retrouver le lendemain pour programmer un voyage à ANVERS, le fief belge du chorégraphe, et prolonger l’émotion de notre nuit la plus belle.

Le pèlerinage à ANVERS n’eut pas lieu. Dès le lendemain, nous ne nous quittâmes plus et priment une décision plus engageante qu’un voyage : un mariage. Rien de rien avait fonctionné bien mieux que n’importe quel club de rencontres. Nous pensions ne pas avoir besoin de beaucoup plus de temps pour nous mettre en ménage et nous marier. Nous nous imaginions plus forts que tous les autres couples : notre rencontre s’était faite sous le signe d’une fabuleuse pièce chorégraphique.

Avoir été émus ensemble par l’interprétation des danseurs de Rien de rien valait mieux que du temps. Nous avons continué à assister aux productions du chorégraphe. Ce spécialiste des corps en mouvement inventait nos mouvements de l’amour. Nous dansions l’amour en regardant tous deux la même danse.

Les créations du chorégraphe s’enchaînaient, les coups de cœur également, aussi bien l’un pour l’autre que pour ces spectacles tout droit venus de l’Est. Ook, Foi, Tempus Fugit, Zero Degrees, Corpus Bach, Loin, In memoriam, Origine, Apocrefu participaient de notre duo. Ils étaient des nôtres, jusqu’à devenir bon an mal an nos anges adoptifs.

À chaque nouvelle création, c’était comme si on remettait en jeu la légitimité de notre engagement mutuel, en se demandant si nous adoptions ce nouvel ange. Une nouvelle création = un nouveau test. Notre duo allait-il résister ? À chaque spectacle, c’était évident : nos solos-regards ne faisaient qu’UN.

Au fil des créations, nous retrouvions des personnages qui parlaient tous en même temps, des femmes enceintes inquiétantes, des couples qui aimaient s’embrasser en dansant et des fils étranges qui reliaient les êtres entre eux, danseurs et danseurs, danseurs et musiciens mais aussi danseurs et spectateurs. À voir et revoir les pièces, nous subissions un incroyable effet de contagion. Cette danse surgissait dans nos corps comme une force de la nature, un orgasme émotionnel, une expérience esthétique qui l’emportait sur nos quotidiens.

C’est beau l’amour ? Pas si beau que ça. Ça s’est gâté. Ça s’est gâté bizarre.

Ma danseuse sortait de moins en moins. Peur de se rendre sur la place en bas de chez nous. Peur de traverser la rue. Peur de passer les ponts. Peur de la foule des Théâtres. Les spectacles du chorégraphe drainaient du monde. Elle ne supportait pas. Besoin d’air. À tel point qu’elle s’enferma à double tour : elle aimerait son chez elle, à la condition qu’on en pût fermer les fenêtres ; mieux, qu’il n’y eût pas de vitres du tout.

Le genre de soucis complexes à soigner avec ses ‘‘attaques paniques’’ ou autre sensations de ‘‘mort imminente’’. La blouse blanche était formelle : ce n’était pas véritablement la peur des autres qui serait au cœur de tout ça, mais précisément la peur d’avoir peur. Allez comprendre.

Ma belle entrait dans un processus de ‘‘dé-socialisation’’. Elle ne sortait plus son nez de chez elle. Ni au Théâtre, ni ailleurs. Les spectacles de danse : stop, stopbord, stoppschild, sluta, stoppen. Sauf sur la chaîne télévisuelle Arte le dimanche soir. Et encore, pas toutes les semaines.

Si l’affaire en restait là, on n’en ferait pas une montagne, on aurait une petite vie tranquille, après tout la danse on pouvait la faire nous-même, une bonne musique et le tour est joué.

Ariane ne supportait pas la foule ? Chacun ses menus soucis je me suis dit. Le problème c’est qu’elle me chargea d’une étrange mission, inscrite noir sur blanc sur une feuille de route papier A4, format 21×29,7. Du papier 160 grammes qu’elle prenait, pour bien peser ses mots.

La feuille de route ? 1 – Être présent dès que possible aux représentations de la pièce myth (la dernière création du chorégraphe au moment du déclenchement de ses soucis). 2 – Raconter l’histoire de myth comme on raconte une histoire au coin du feu.

Je devenais son regard par procuration. Sois mes yeux disait-elle en filigrane, seule façon d’entretenir notre idylle soumise à la danse cherkaouienne. Le soir, en rentrant, je lui raconterai le spectacle ou resterai à la porte.

(…)


écrit par Joël Kérouanton _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )

1ère mise en ligne 12 décembre 2012 et dernière modification le 10 novembre 2015