Montagne magique à Massat


RÉCIT D’UNE RÉSIDENCE D’ÉCRITURE AVEC « L’ŒIL DU SOUFFLEUR ÉDITIONS ET CIE » – OCTOBRE 2015.

Ça a commencé par de l’attente. L’attente d’un avion. Trois heures pour une histoire de « problème électrique ». Les mécaniciens durent chercher des pièces à Paris-Orly, mais la réparation s’avérera un peu compliquée. Ils dépêcheront un autre avion, qui devra passer par Nice. Arrivé sur la côte d’Azur, la direction de la compagnie alertera l’équipage qu’il est « en butée horaire ». On fera appel à un équipage tout frais provenant de Londres, à destination de Nantes. Via Nice. Pour se rendre à Toulouse. La résidence à Massat pouvait commencer.

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Arrivée au lieu dit Les Arils, suis tombé de ma chaise. Un môme pas plus haut que trois pommes me demandera « qu’est-ce que la littérature ? » [1]. Puis je découvrirais mon gîte face montagne. Au-dessus des nuages. Pics 3000 à l’horizon.

L’attente et la montagne : pour clore un livre (Myth(e) – roman dansé) s’inspirant de La montagne magique de Thomas Mann, on ne pouvait rêver mieux comme entrée en matière. D’ailleurs j’ai comme la sensation que les gens, à Massat, attendent face à la montagne. À l’instar des figures de mon roman, qui vivent dans une salle d’attente face à une porte. Ou Hans Castorp, ce héros de La montagne magique, qui quitte ses codes d’ ‘‘homme actif’’ pour des habits d’‘‘attendeurs’’ : entré quelques semaines dans un sanatorium en Suisse, à l’occasion d’une visite familiale, il y restera la majeure partie de sa vie.

C’est dans les pas de François Rodinson – un autre écrivain – que la résidence s’amorcera concrètement. Marche à 1200 mètres, dans la bruyère d’une crête. Où l’on se dit vraiment que Nietzsche avait tout compris : « Rester assis le moins possible ; ne se fier à aucune idée qui ne soit venue en plein air pendant la marche et ne fasse partie de la fête des muscles. Tous les préjugés  viennent de l’intestin. Le cul de plomb, je le répète, c’est le vrai péché contre l’Esprit (Ecce Homo) ».

Marcher, c’est bien ; écrire c’est pas mal non plus ; lire à voix haute son texte, c’est encore mieux ; l’entendre souffler par des férus de théâtre dans un « labo » en plein cœur de Massat, c’est, comment dire,  troublant.

Les laborantins se mettront même à danser en écho au texte. Je n’en demandais pas tant. Danser amènera à penser communément les enjeux du manuscrit et de sa mise en voix.

Privilégions pour l’instant le manuscrit. Écrire, c’est aussi dire pourquoi écrire. Suffit pas de passer des nuits à pondre un texte, faut aussi savoir énoncer ses intentions (demande de l’éditrice). Alors que dire de « Myth(e) – roman dansé » ? Je vais y travailler dans les semaines à venir. C’est une autofiction inspirée d’une immersion dans une compagnie internationale de danse à Anvers (Belgique), auprès du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui, à l’occasion de la création et diffusion du spectacle myth (2006-2010). À ce stade, je ne vois pas mieux que cet extrait du manuscrit (page 139) pour dire ces fameuses intentions :

« (…) Au-delà de ce pacte dansécriture requis par le chorégraphe, au-delà des journées à danser sur le canapé rouge magenta, au-delà de ce temps passé à écrire un ballet, au-delà du roman d’une danse et autres spectacles imaginaires produits à partir de myth, au-delà des œuvres littéraires dévorées à la recherche des mots pour écrire ce que d’aucuns nommeraient des corps qui bougent, au-delà des amis français et étrangers sollicités pour avis, au-delà de l’absurde tentative d’immersion dans la pensée des danseurs, au-delà des musiques de myth écoutées en boucle, au-delà d’un débat avec l’ami nantais sur le passage d’une langue d’origine (la danse) en une langue d’arrivée (les mots), au-delà des écritures transgenres, de dépeçages assumés de myth, au-delà de l’ensemble de ces plongées dans cette autre idée du monde qu’est ce labyrinthe chorégraphique, je réalisai qu’écrire autour de myth c’était un peu toucher son corps, avec cette peau qu’était la page, c’était laisser ressurgir mon histoire, souvenirs-écrans, trous de mémoire avec le rien de mystère, indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu. »

Quand on écrit, c’est toujours étonnant d’entendre ou de lire la réception du lecteur. Comme s’il répondait à la création par la création, traduisait la langue de l’écrivain par sa langue propre. Avisant ces retours, je me dis qu’on n’est pas toujours le mieux placé pour parler de son travail. Avant que L’Œil du souffleur ne décide de la publication de Myth(e) – roman dansé (programmée mi-2016), le manuscrit avait déjà circulé de main en main, de boîte postale en boîte postale. Il fit l’objet de critique par des « amis de l’écriture » dont quelques écrivains (Arno Bertina, Fabienne Courtade, Jean-Louis Giovannoni, Caroline Sagot-Duvauroux), dramaturge (Guy Cools), cinéaste (Sami Lorenz) ou universitaire (Martin Givors). J’ai donc pu éprouver cet étonnement de la réception et attendre la publication sans trop paniquer (facile à dire maintenant : ce manuscrit dans un tiroir fut assez terrible, en fait. Une masse sur les épaules. L’attente sans fin de quelque chose qui ne vient pas. Comme si la rampe de lancement du roman – une situation dans une salle d’attente – déteignait sur sa destinée).

Un retour m’a particulièrement « allégé ». Au printemps 2010, je reçois coup sur coup deux lettres manuscrites du poète Jean-Louis Giovannoni. Des lettres manuscrites ! C’est si rare. Et ce fut si bon. Extrait de la première missive.

Le 17 mars 2010, à Paris.

« (…) Ton manuscrit ? Un voyage. Une aventure. Avec en son centre cette incapacité à traduire une chose en une autre. Exactement ce qui se passe à chaque instant de notre vie.

À la moindre respiration, sensation : ceci ne passera pas dans cela. À jamais décalé. Toujours pris dans le jeu de l’entre. Dans ce battement où ça franchit sans passer entièrement.

L’agitation de ton texte rend pourtant compte du mouvement général de ce qui ne saisit que par pertes successives.

On ne saisit, en fait, que par manque à gagner. Là ça parle.

L’écriture – mais aussi sûrement la danse – est un geste sur une impossibilité de tenir un mouvement en son entier.

L’essayage n’est pas loin d’une forme singeage. Mais il a cette vertu de nous mettre à l’eau. D’être dans les remous de l’insaisissable.

C’est peut-être ça la liberté : ne pas pouvoir tenir. Fermer l’ouvert en un lieu qu’il soit interne ou assigné extérieurement. Nous confondons nos plis, nos repères avec l’intensité des gestes dans lesquels nous nous mouvons. Qui nous tiennent que lâchés à tout instant.

Nous sommes peut-être le lieu sensible du lâchage ? Confondant le titre du passeur avec celui de lâcheur permanent. Moins noble, mais plus en mouvement – de toute évidence.

Ton (futur) livre n’est pas une tentative d’épuisement mais une relance de ce point vif d’intraduisibilité. Mais peut-on traduire les gestes de ses mots ? (…) »

Lors de la résidence d’écriture à Massat, le manuscrit sera longuement discuté, le plus souvent en tête à tête avec l’éditrice, ou devant un bon p’tit plat sucré-salé au domicile de Catherine et de sa fille Lubna, 17 ans. Pendant ce comité éditorial chez l’habitant, cent pages seront passés au scanner du fil narratif, de la syntaxe, de l’orthographe, avec une question : tel passage est-il nécessaire à la cohérence du texte ? Oui ? Non ? Quand ce sera non, il fera l’objet d’une coupe illico presto. Parfois l’option de la coupe ne sera qu’option, faudra laisser reposer. Relire quelques jours plus tard, manuscrit à même le sol, et s’interroger : l’impression première passe-t-elle le temps ?

Après le cut final, va falloir attendre : les portes de la publication nécessitent le passage par un long, très long travail éditorial : chaque mot passé à la moulinette de l’éditrice et d’un lecteur-compositeur-correcteur-punk. Une sacré montagne à franchir. En musique.

Massat, le 22 octobre 2015.

Joël Kérouanton


Note :
[1] Pas trouver mieux que de lui répondre : je ne sais pas. J’aurais préféré qu’il me demande « quand » il y a littérature… Après quelques jours de maturation (sale gosse !!!), je dirais que ça dépend d’où on parle. Du point de vue de l’écrivain, la littérature ce serait l’addition de ratures qui, parfois, font écriture. Du point de vue du lecteur (qui se confond parfois avec l’écrivain), la littérature ce serait les livres-étais permettant au lecteur de vivre sa vie (bon, c’est un peu bateau… et puis le « ce serait » sonne faux… essayons autre chose : la littérature c’est celle qui va taper sur l’épaule de quelqu’un, pour lui dire : toi, à l’échelle où tu es, tu peux aller choper un peu plus d’intensité et trouver au moins dix bonnes raisons de ne pas te tuer). | Retour au texte


écrit par Joël Kérouanton _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne 22 octobre 2015 et dernière modification le 01 novembre 2015

site-relais  _  scoop.it/poezibao,  les éditions l’oeil du souffleur et Cie.

© Photos  _ Joël Kérouanton (exceptée la 1ère de couverture de la revue Le matricule des anges n°154, juin 2014)