La revue Hune – chronique joyeuse d’une mort annoncée

Hune : artzine – webzine – graphisme – photographie – écriture – propre espace de diffusion – communauté d’artistes invités – circuit alternatif 5 cartes blanches par numéro – 60 artistes – 20 artistes invités par année – trimestriel – 3 ans – 12 numéros – 12 décembre 2012 – 1er septembre 2015.

L’éphémère revue Hune vient de clore son cycle programmé de trois années. Pour fêter l’évènement d’une mort annoncée, les initiateurs de la revue m’ont commandé un texte. J’ai donc pondu un texte. Qui reprend, par des fragments, le compte à rebours.

En découvrant la mise en page finale, je suis tombé de ma chaise : le travail graphique ouvre la lecture au delà de ce que j’avais pu imaginer. Comme si le graphisme ici « soulevait » le texte, le portait à un autre niveau, dans une autre dimension. Il permet au lecteur d’entrer par un ordre de lecture varié, de jouer avec la temporalité. Ou comment le graphiste réussi là où l’écrivain, parfois, rate.

Le texte « avec » travail graphique : http://hune.fr/Hune-1

Le texte « sans » travail graphique :

# 12

Hune naît à sa fin.

# 11 

Hune va vivante sur le crédit qu’elle s’accorde.

# 10

Hune ne souhaite pas d’enjeu, l’avenir suivra. C’est pourquoi Hune n’est pas un « projet » – nous rayons ce mot de la carte – mais un concept se précisant à la fin du voyage. Au 1er septembre 2015, les initiateurs de Hune pourront enfin dire : « Hune c’est ça » et poseront la question au lecteur : Comment s’est passé le voyage ? Bien évidemment le récit des uns et des autres échouera à dire Hune dans sa belle totalité. On honorera l’échec d’autant plus échec qu’il est échec.

# 9

Hune est née en août 2012, sur une proposition du photographe Danton Ferrer, au retour d’une semaine d’immersion aux rencontres de la photographie, à Arles. Est-ce l’été indien ? L’intensité d’une belle partie de pétanque ? Danton Ferrer proposa au graphiste Tonimage d’associer leurs vices (obsédés du visuel) pour mettre en germe une revue. Au début ce n’était que du web (internet) ; après c’est devenu du print (papier).

# 8

Des débats autour de Hune, ce n’est pas ça qui a manqué. Extrait. — La photo, même si on la fait pour soi, on la fait pour les autres : est-ce que ça a du sens de laisser Hune caché, sans élargir sa petite communauté ? — Faut aller au-delà. Moi il me semble qu’il faut aller au-delà. — Donner plus d’ambition en termes de donner à voir. — Trouver des partenariats, par exemple avec une autre revue déjà installée, en kiosque. — Viser gros, penser un business plan sur trois années, repenser un format, par exemple un catalogue. — Moi je vais vous dire : ce qui est chouette dans cette aventure, c’est l’esprit de la gratuité. Et le coût modique de fabrication de la revue : 800 euros par an, pour trois numéros et 150 exemplaires par tirage. Alors, personnellement j’en resterais là.

# 7

C’est dit : il n’y aura pas de numéro post-mortem. De collector. Avec boîte en carton. Sur la cheminée. Au pied d’un monument aux morts. D’aucuns diraient : faites de Hune un phénix. Faites la brûler et renaître de ses cendres, pour 12 nouveaux numéros. Et ce, à 12 reprises. Soit 36 années. Un programme de vie (on hésite encore ; pour l’instant on ne s’inquiète pas : la vie est déjà tout un programme par l’improgrammé qu’elle impose).

# 6

Hune c’est l’histoire d’un touché. D’une matérialité heureuse. D’un papier à la fragilité d’une feuille d’or. Ça c’était l’intention de départ. La feuille d’or s’est épaissie dès le premier numéro, pour laisser place à du papier épais, noir & blanc, format A2 plié en quatre, qui s’ouvre tel un nénuphar, sans ordre de lecture. Le hasard fait qu’il n’y a pas une seule mise en page identique. Pourtant ça s’est fait à l’instinct.

# 5

Pendant quelque temps, le comité de rédaction a envisagé un dernier numéro chargé, très chargé même. Dense à s’exploser la panse. Mais ce ne fut qu’une idée liée au surpoids généralisé de données. Hune a failli être pris au piège du big data.

# 4

Dans une soirée de Hune – les artistes se sont réunis pour voir de visu les yeux de chacun qui ne s’étaient jamais vus – nous avons pu entendre des témoignages informels comme « (…) J’ai vu des mecs qui viennent de se prendre une balle. J’ai été confronté à ça. Évidemment je n’ai pas fait la photo. Ça a été un tel choc, que je me suis posé la question : pourquoi je n’ai pas pris la photo ? J’avais envie qu’on se souvienne. Que l’Histoire se souvienne. Mais la photo ce n’est jamais la preuve. Jamais. La photo est une fiction ».

# 3

Les photographes, quand ils ont un droit de parole, deviennent de grands bavards. Ils savent que la vie, leur vie, innerve leur création. Dans Hune c’est peut-être cette parole qui a manqué. Écoutons-les encore une fois : « Est-ce que le photographe saisit l’objet, ou ce qui se trame entre lui et l’objet ? C e n’est pas le même projet ! Si tu saisis l’objet, ça veut dire que tu essaies d’objectiver au maximum en faisant fi de ton corps ; dans l’autre cas tu te regardes en train de photographier et la problématique devient : « qu’est-ce que tu dis de la relation à l’autre ? »

# 2

Un regret, tout de même : un lectorat existe depuis le début, mais nous n’avons pas donné de forme à son expression. On aurait aimé le faire, on n’a pas pu. Faut faire le deuil de ces points de vue uniques, singuliers. Dans notre rêve le plus fou, le dialogue artiste-lecteur (ou son impossibilité) participe de la forme de Hune, via une interface numérique favorisant le crowsourcing (littéralement « approvisionnement par la foule »). Un processus participatif qui mettrait en communauté d’intelligence des artistes et des lecteurs, des raconteurs d’histoires et des récepteurs. Sachant que, parfois, les raconteurs d’histoire ne sont pas toujours là où l’on croit.

# 1

Jusqu’où vont les lecteurs dans la curiosité ? Par exemple qui s’est soucié de comprendre la présence de douze moustiques sur la 1re page de couverture ? Hein, qui ? — Moi. — Moi. — Moi aussi. — Moi, mais j’ai pas pensé à demander pourquoi. — Moi je me suis interrogé au début, lors du numéro 12, et après j’ai trouvé ça naturel. — Moi pareil. — Alors, dis-nous donc, pourquoi ? — Parce que 12 numéros = 12 travaux = 12 travaux d’Hercule. Parce que nous avons, tel Hercule, des vies pas toujours « clean » et la perspective de travaux d’intérêt général pendant trois années est une bonne chose pour purifier nos âmes. — Oui, d’accord, mais la présence des moustiques ? — Parce que l’art nous pique. Et que les moustiques, comme le chikungunya ou le moustique-tigre, annoncent parfois des tragédies. Les moustiques sont attentifs à l’actuel, en alerte. Un rôle de vigie, en somme.

Paroles d’artistes de Hune, mises en écriture (de façon infidèle) par Joël Kérouanton.

À partir d’improvisations conversationnelles en présence de Téo Eny, Benjamin Gourio, Danton Ferrer, Lætitia Guillou, Joël Kérouanton, Michel Loewenstein, Gilles Magnin, Annick Marroussy, Fredrich Nietzsche, Antoine Rambourg, un soir d’hiver, tout près de la place Clichy, Paris.

Remerciement à Fabienne Courtade pour sa lecture amicale.